Facebook
Agenda
Web-TV
Rcf
Le Denier

« Pour une relecture du Vicus christianorum à Clermont » et en Gaule

Archives diocésaines


Je n’en avais pas parlé dans le petit ouvrage illustré que j’avais écrit  en 2000 sur l’histoire du christianisme en Auvergne, car le moment (Clôture du Synode diocésain) aurait été mal choisi et cela aurait pu faire polémique, alors que depuis des années les recherches historiques sur la christianisation de la Gaule s’étaient beaucoup approfondies.

            En effet,depuis plus de 30 ans, en France, des recherches topographiques ont été entreprises et approfondies par les historiens de l’Antiquité chrétienne en Gaule, sous la direction de Charles Pietri, ancien directeur de l’Ecole de Rome et qui a fait autorité en la matière !. Mais il convient d’ajouter également les travaux de Noël Duval, ancien professeur à la Sorbonne, spécialiste de l’archéologie de l’Antiquité Tardive ; de  Françoise Prévot, ancien professeur à l’université de Paris XII, spécialiste de la topographie chrétienne des cités de la Gaule ( avec une étude particulière sur Clermont) ; Brigitte Beaujard, ancien professeur de l’Antiquité à l’université de Tours, spécialiste de la Gaule romaine ( dont l’article important : « la topographie chrétienne des cités de la Gaule » publié dans l’ouvrage récent : « Le problème de la christianisation du monde antique » (2010)  résume cette nouvelle approche de l’appellation de Vicus et renouvelle la question .

Il est une tradition qui demeure tenace à Clermont : faire de l’actuel quartier Saint Alyre le premier lieu d’installation des chrétiens dans la cité.  Ce que la plupart des historiens et archéologues contestent actuellement !

(De la même manière une certaine tradition a longtemps prévalu à  Rome : elle présentait une vision de la «  conquête chrétienne » de l’espace romain qui se serait faite des catacombes vers le centre de la ville. Or cette thèse n’a pas tenu face à la recherche archéologique et historique).

Dans les 28 cités épiscopales de Gaule où l’on a trouvé entre 5 et plus de 20 monuments chrétiens antérieurs à 750, aucun monument chrétien antérieur à la paix de l’Eglise (IV°) n’est connu. Beaucoup d’informations écrites ont été glanées dans les œuvres de Sidoine Apollinaire et surtout de Grégoire de Tours (celui-ci étant le meilleur connaisseur de la Gaule dans le dernier quart du VI°).

Dans l’état actuel, on peut tirer la constatation suivante : dés la fin du IV°, des monuments chrétiens sont construits dans le castrum et hors les murs :

1°) Intra Muros : existe un «  groupe cathédral » comprenant l’ecclesia (= église de l’évêque), un baptistère très proche et sans doute une domus ecclesiastica (= demeure de l’évêque). L’emplacement initial demeure discuté.

Sauf, peut-être à Digne, la première ecclesia n’a pas été bâtie hors les murs, dans une nécropole, mais dans un quartier habité du castrum, à l’intérieur de l’enceinte, souvent proche de celle-ci.

Pour les cas de Paris et de Clermont souvent évoqués comme preuves d’une première cathédrale dans le suburbium ( = faubourg), ils reposent sur une interprétation erronée de l’expression vicus christianorum (= quartier des chrétiens) et ne peuvent être retenus.

A cette époque, comme dans les autres cités épiscopales, l’ecclesia tout comme le baptistère ne portent pas de patronage dans les textes anciens.

2°) Hors les murs : dans des secteurs, souvent terrains vagues ou bien réservés à des nécropoles (nette séparation des morts et des vivants à l’époque romaine), c’est le cas à Clermont où plusieurs nécropoles existaient au Nord et au Nord-Est, il n’existait pas de parure monumentale. On a découvert que beaucoup de monuments chrétiens vont être construits entre le V° et le VIII° siècles, surtout dans le secteur Nord, lieu correspondant au quartier actuel St. Alyre.

Ainsi à Tours, plusieurs oratoires et « sanctuaires » furent construits à la même époque, hors du castrum, formant au Sud-Ouest un véritable quartier autour du tombeau de St. Martin ( pour lequel on a érigé une basilica aussi importante que l’ecclesia) et on y a installé un nouveau baptistère. On peut alors parler à ce moment d’un vicus christianorum pour Grégoire de Tours (qui a dû surveiller de prés l’aménagement). Mais ecclesia et domus ecclesiastica ont toujours été dans le castrum, quant à l’ancien baptistère, il a été converti en oratoire. Et d’autres monuments furent construits dans ce quartier : cas unique en Gaule d’une telle concentration de monuments chrétiens.

On retrouve une variante à Clermont autour de la basilica du tombeau de St. Alyre. Dès le V°, des processios ad sanctos se sont déroulées entre l’ecclesia du castrum et les monuments chrétiens situés dans le suburbium Nord  c’est-à-dire dans les nécropoles où sont inhumés des premiers évêques, des « Saints » célèbres ayant leur martyrium ou leur basilica) lors des vigiles de Pâques et de Pentecôte, d’où la construction d’un nouveau baptistère à cet endroit.

En même temps des grandes familles cherchèrent à se faire inhumer apud Sanctos, au plus prés des tombeaux des Saints. Par la suite, à partir du VI° et VII°siècles la séparation des vivants et des morts s’effaçant, des habitations s’édifièrent car les lieux étaient considérés comme prestigieux. Ainsi se constitua un important suburbium (= quartier St. Alyre).

Mais la tradition est restée fort tenace à Clermont de considérer l’installation, à l’écart du castrum et isolés, des premiers chrétiens parmi les nécropoles du nord du castrum ; cette tradition reposant sur une mauvaise interprétation de l’expression vicus christianorum.

Même si on peut supposer l’existence d’un quartier juif, selon les attestations des noms de Fontgiève et de Montjuget, situé d’ailleurs à l’écart en direction du Nord-Ouest.

Donc, l’aménagement chrétien de ce suburbium aurait été amorcé au IV° et se serait intensifié du V° au VIII° siècles. Plus tard, divers monastères s’établiront dans ce quartier et dans des quartiers situés au Nord-Est et à l’Ouest du castrum, et dans une périphérie plus éloignée.

En conséquence, l’ecclesia (avec sans doute un baptistère très proche) a été le premier monument chrétien bâti dans une cité épiscopale, dans le castrum, dés l’origine, et y demeurera. Toutefois on ignore à Clermont, pour le moment, son emplacement précis et sa constitution……L’évêque Namace, vers le milieu du V°, fit construire une nouvelle ecclesia, d’assez grande dimension, au sommet de la bute. Etait-elle située à l’emplacement de la première ecclesia ??…….

En tout cas, aucun monument du prétendu « vicus christianorum » n’aurait pu revendiquer être une ecclesia, vu les dimensions fort réduite de ces monuments, alors que la proportion des chrétiens augmentait. De plus, les débuts de la construction du « quartier St. Alyre » sont postérieurs à l’installation de l’ecclesia dans le castrum.

Donc, il semble que les descriptions faites par Grégoire de Tours sont à réinterpréter à nouveaux frais (Ce qu’il dit est d’une grande utilité, mais il faut l’interpréter dans le contexte de l’époque et ne pas en faire seulement une lecture littérale……Certes bien des lacunes et des incertitudes sont encore légion ! Les résultats des recherches demeurent en partie provisoires dans l’attente d’autres découvertes archéologiques. Mais il faut aussi comprendre que les connaissances historiques ne sont pas figées une fois pour toute, et que l’Histoire est toujours à écrire et réécrire…


Je joins ci-dessous l’important article de Charles PIETRI, le premier historien à présenter un travail approfondi et renouvelant la question sur les origines chrétiennes de Clermont. Cette recherche sérieuse fut complétée ensuite par Françoise PREVOT (Paris XII) à partir des données de Pietri ( et par les auteurs mentionnés au début de cet article, ainsi que par les nombreuses sources et références qu’ils indiquent).

Jean Labbay
Archiviste du diocèse de Clermont

Aller plus loin


X