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Le Denier

Lutter contre la pédocriminalité

Notre archevêque


De nombreuses affaires d’agressions sexuelles ont profondément marqué la vie de l’Église catholique en France, au cours des dernières années.

La rapidité des moyens de communication, la requête de transparence qui caractérise la culture contemporaine, certaines affaires particulièrement graves comme l’affaire Preynat, des reportages télévisés ou des œuvres cinématographiques comme le film Grâce à Dieu de François Ozon, le combat mené par des associations de victimes, ont largement contribué à libérer la parole.

L’Église catholique, en contradiction avec le message d’amour qu’elle a mission d’annoncer, est restée longtemps sans réagir, ajoutant, à l’horreur des actes commis, le silence de ses responsables.

Je tiens à redire, au nom de cette Église, ma peine et mon soutien à toutes les personnes qui ont été victimes de ces coupables agissements.

Je tiens à exprimer ma tristesse et ma honte, au nom de cette Église dans laquelle, par la faute de certains de ses ministres, un grand nombre d’enfants, de jeunes, de personnes fragiles ont été blessés, et tant de fidèles ont perdu confiance.

Aujourd’hui, dans notre société, d’autres « mondes » (artistique, littéraire, sportif, etc.) sont mis en cause par la parole qui se libère, révélant de nouvelles affaires d’agressions sexuelles. L’Église catholique le déplore sincèrement. Elle ne doit en tirer aucune excuse, aucun prétexte pour relativiser ce qui lui est arrivé, ou se soustraire à ses responsabilités.

 

Dans les diocèses de France

Si l’Église catholique en France est restée longtemps silencieuse, elle a cependant, sous l’impulsion de la CEF (Conférence des Évêques de France) engagé la lutte contre la pédophilie dès les années 2000, préconisant alors l’information, la prévention, la coopération avec la justice. Elle a intensifié cet engagement au cours des toutes dernières années. Ce changement d’attitude procède notamment de la prise de conscience, chez les évêques (de même que dans l’ensemble de notre société), de la souffrance des victimes d’agressions sexuelles, en particulier de la gravité et de la permanence des traumatismes subis par les jeunes victimes. La rencontre et l’accompagnement de personnes victimes, à mesure qu’elles se faisaient connaître dans leurs diocèses, puis le dialogue engagé avec certaines d’entre elles pendant l’assemblée de la CEF à Lourdes en avril 2019, ont favorisé cette évolution.

Les réactions des responsables de l’Église catholique ont été tardives sans doute, mais aujourd’hui les orientations prises sont résolues et définitives. Il n’est plus question de protéger l’institution au détriment du service des personnes. Tout doit être fait pour que l’Église redevienne une « maison sûre ».

Il est utile de rappeler les dispositifs mis en place, au niveau national, par la CEF, pour atteindre cet objectif.

En 2002 paraissait, à l’initiative de la CEF, la première édition d’une brochure intitulée Lutter contre la pédophilie, destinée aux éducateurs. Une deuxième édition, mise à jour, est parue en 2010. Une troisième édition, encore actualisée, est parue en 2017. La CEF décidait en outre de créer une Cellule nationale de lutte contre la pédophilie, devenue cellule « permanente » en 2018. En juillet 2016 était inauguré le site internet de la CEF « Lutter contre la pédophilie ». En 2016 également était créée la Commission Christnacht, (commission d’expertise indépendante) pour donner avis sur la situation des prêtres ayant déjà purgé une peine. En novembre 2018 a été constituée la CIASE (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église) ayant pour tâche, sous la responsabilité de M. Jean-Marc SAUVÉ, ancien vice-président du Conseil d’État, de répertorier tous les cas d’agressions sexuelles commises par des clercs, en France, depuis 1950.

Il faut enfin évoquer les différents chantiers ouverts par les évêques de France au cours des dernières assemblées de la CEF à Lourdes, en 2018 et 2019 : travail de mémoire (notamment par les travaux de la CIASE), prévention et accueil des personnes victimes d’agression sexuelle, suivi des clercs ou religieux délinquants, proposition d’une somme d’argent pour reconnaître la souffrance vécue par les personnes victimes. Ces différentes mesures sont à considérer comme un ensemble : elles se complètent les unes les autres. En considération de l’ampleur des dommages subis, elles ne sauront jamais suffire. Elles voudraient simplement témoigner d’un désir de changer de culture.

La CEF reste attentive à ne pas se satisfaire trop vite des progrès accomplis et des dispositifs mis en place. Elle poursuit donc sa réflexion et prend de nouvelles initiatives d’information et de prévention. Ainsi vient-elle de communiquer, en janvier 2020, l’ouverture de deux nouvelles lignes téléphoniques, l’une offrant un service gratuit d’aide aux victimes, l’autre pour écouter et orienter les personnes ayant des tendances pédophiles afin d’éviter tout passage à l’acte.

Ce mouvement s’inscrit dans le vaste contexte de nouvelles mesures prises au niveau de l’Église universelle. Le Motu proprio « Vous êtes la lumière du monde », publié par le pape François le 9 mai 2019, a promulgué de nouvelles dispositions canoniques favorisant la lutte contre la délinquance sexuelle de la part des clercs, et renforcé les exigences en matière de signalement, d’enquête, de coopération avec la justice civile. Une Instruction du 17 décembre 2019 vient enfin de décider de la levée du « secret pontifical » pour les causes d’agressions sexuelles commises par des clercs.

 

Dans le diocèse de Clermont

Le diocèse de Clermont a connu, quant à lui, plusieurs affaires de pédocriminalité. La dernière en date a été révélée au public le 24 janvier 2020. L’enquête historique menée par la Commission indépendante créée en 2019 à cet effet, a permis de dénombrer, depuis 1950, dans notre diocèse, une vingtaine d’affaires d’agressions sexuelles commises par des clercs ou des religieux, contre des personnes mineures. 

Le diocèse de Clermont a suivi les préconisations de la CEF. Depuis 2016, il a mis en place une cellule d’écoute avec une ligne téléphonique dédiée. Cette ligne fonctionne en permanence. Elle est gérée par une équipe de personnes laïques, composée d’écoutants professionnels, qui me rendent compte régulièrement de leur activité. Toute personne victime, toute personne ayant à signaler des faits, toute personne qui souhaite un accompagnement, toute personne en quête d’information, peut prendre contact par ce moyen. Le site internet du diocèse offre également la possibilité de laisser un message. En outre, il est toujours possible d’adresser un courrier postal directement à l’évêque.

Une première session de prévention a été organisée au Centre diocésain de Pastorale, sur une journée, le 25 octobre 2018, à l’intention des prêtres, diacres, responsables de services et de mouvements de jeunes dans notre diocèse. Une seconde session s’est tenue sur le même modèle, le 11 décembre 2019, pour les catéchistes et autres acteurs pastoraux. Ces deux sessions ont rassemblé environ 160 participants, autour d’intervenants divers et qualifiés, traitant les différents aspects de la question : magistrat, psychiatre, service de victimologie du CHU, mouvement d’éducation familiale, spiritualité pastorale, psychologie, droit canonique. Lors de la session de 2018, une personne victime a donné publiquement son témoignage.   

J’ai personnellement reçu plusieurs personnes victimes, et je reste en lien avec certaines d’entre elles. Cette écoute et cet accompagnement font aussi partie du ministère de l’évêque, qui doit témoigner de la sollicitude de Jésus-Christ envers tous ceux qui souffrent.

Le site internet du diocèse met à disposition de tout public, de manière accessible et lisible, toutes les informations nécessaires, régulièrement contrôlées et mises à jour : il suffit de le consulter pour y trouver les coordonnées des organismes nationaux gérés par la CEF, tout comme ceux qui relèvent du diocèse de Clermont.

Un tel dispositif ne se substitue en rien à celui de la société civile, mais souhaite travailler dans le même sens. La police et la gendarmerie, les services judiciaires et de protection de l’enfance, sont à tout moment disponibles pour répondre aux appels.

Cependant, il convient de répondre également aux attentes d’autres publics, exprimant des besoins différents : besoin d’information certes, mais aussi besoin d’un espace de parole.

C’est pourquoi ont été proposés dans le diocèse, entre septembre et novembre 2019, sous le titre « Soigner notre Église », cinq rendez-vous, le samedi de 14 heures à 18 heures, successivement à Pont-de-Dore, Clermont-Ferrand, Cournon, Saint-Germain-Lembron et Orcival. Chaque rendez-vous proposait une approche juridique et psychologique de la pédocriminalité, puis des carrefours permettaient aux participants de s’exprimer librement, en privilégiant une attitude d’écoute mutuelle. Une soirée paroissiale, dans le même esprit, a été organisée le 24 janvier dernier dans la paroisse Saint-Verny. Ces rencontres ont réuni au total environ 260 personnes, avec la contribution d’une trentaine d’experts, animateurs et écoutants. Il est tout à fait possible de reconduire cette expérience, à la demande, en après-midi ou en soirée, dans d’autres paroisses ou entités pastorales.

Un bilan du parcours « Soigner notre Église » vient d’être fait le 7 février 2020, par l’ensemble des animateurs. Ces rencontres ont permis d’exprimer la sidération, la colère, la volonté de rendre l’Église plus conforme à l’Évangile. Les participants ont généralement apprécié le climat d’écoute bienveillante. Beaucoup de questions ont été recueillies, qui appellent encore des réponses. Elles portent notamment sur la prévention des abus, la formation des prêtres au séminaire, le secret de confession, le devenir des prêtres incriminés ou ayant purgé une peine, la gouvernance de l’Église.

Une soirée « grand public » est programmée le jeudi 12 mars 2020 à 20 h 30 au Centre diocésain de Pastorale. Les prêtres, les diacres, les laïcs en mission ecclésiale, les paroisses, les services, les mouvements et associations de fidèles sont tous invités, ainsi que les médias. Au cours de cette soirée, je ressaisirai personnellement le parcours « Soigner notre Église » et tenterai, avec l’aide d’autres intervenants, de répondre aux nombreuses questions posées.

 Par ailleurs, les établissements scolaires de l’Enseignement catholique et les mouvements éducatifs catholiques ont mis en place leurs propres dispositifs d’information et de prévention. Ainsi, la Direction diocésaine de l’Enseignement catholique relaie, dans les établissements du Puy-de-Dôme dont elle a la charge, le Programme de protection des publics fragiles (PPPF) publié par le Secrétariat général de l’Enseignement catholique (SGEC). Celui-ci a édité, en juin 2018, un document intitulé Procédures en matière de protection des mineurs, destiné à tous les acteurs éducatifs, en vue de prévenir toute forme de maltraitance, et de réagir, notamment, aux situations de pédocriminalité. Les chefs d’établissement sont régulièrement informés et sensibilisés sur toutes ces questions. Pour ce qui regarde les mouvements éducatifs, à titre d’exemple, les Scouts et Guides de France incitent largement à la vigilance et à la réactivité en matière de protection des enfants et des jeunes, diffusent des outils pédagogiques, organisent et encouragent la formation de leurs cadres.

 

Tous appelés à réagir

Les fidèles du Christ ont bien entendu l’appel adressé par le pape François dans sa Lettre au Peuple de Dieu, du 20 août 2018 : « rien ne doit être négligé pour promouvoir une culture capable non seulement de faire en sorte que de telles situations ne se reproduisent pas, mais encore que celles-ci ne puissent trouver des terrains propices pour être dissimulées et perpétuées ».

Les mesures prises, tant au niveau de la CEF que dans notre diocèse, expriment une orientation durable, une évolution qui ne sera pas remise en cause. J’ai souhaité les exposer en détail, non pour justifier un programme, mais pour rappeler que notre Église, dans la période critique qu’elle traverse, doit s’engager durablement pour en finir avec la pédocriminalité et les agressions sexuelles, et devenir une « maison sûre ».

Tous les fidèles du Christ doivent se montrer vigilants et réactifs, prêts à tout mettre en œuvre pour supprimer toutes les formes d’abus, et promouvoir cette nouvelle « culture » d’Église que le pape François, à cause de l’Évangile, nous appelle à construire ensemble.

Au-delà des directives et des dispositifs institutionnels, toujours nécessaires, mais insuffisants, il est urgent de promouvoir, en Église, une culture de la responsabilité partagée, de sorte que chacun, à partir de son domaine propre d’action, s’assure que les missions sont effectivement et convenablement assumées à tous les niveaux de responsabilité.

Cette nouvelle culture doit rester celle de la bienveillance fraternelle. Il ne s’agit pas de répandre partout le doute et le soupçon, mais d’exercer, les uns à l’égard des autres, une saine et prudente vigilance, une attention lucide et sage. Bien sûr je pense ici aux prêtres et à tous les acteurs pastoraux qui annoncent fidèlement l’Évangile, et qui doivent pouvoir compter sur notre soutien. 

La vie d’un diocèse ne se réduit pas au combat mené contre la pédocriminalité. Tout s’y rapporte cependant, car l’enjeu en est le service des plus petits. Nous sommes engagés, en cette année pastorale 2019-2020, sur un chemin de synodalité. Une Église plus synodale sera plus transparente, plus réactive, plus sensible au souffle de l’Esprit Saint, plus fidèle à la mission reçue de Jésus-Christ. Ensemble, ouvrons de nouvelles voies pour notre Église !

                                                                                  + François KALIST

                                                                                  Archevêque de Clermont


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