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Le Denier

Homélie de Mgr Kalist pour l’ordination presbytérale de Florent Boisnault le 13 décembre

Notre archevêque


Gaudete : réjouissez-vous ! Les textes bibliques qui accompagnent notre itinéraire spirituel au cours de l’Avent nous invitent à la veille, car le Seigneur se fait encore attendre, mais ils nous invitent aussi à la joie, car le Seigneur est déjà venu. Ce paradoxe d’un « déjà là » et d’un « pas encore » est bien résumé dans la 2e préface de l’Avent : il « nous donne la joie d’entrer déjà dans le mystère de Noël, pour qu’il nous trouve, quand il viendra, vigilants dans la prière et remplis d’allégresse ». Notre chemin d’Avent se poursuit, mais le Seigneur que nous attendons est déjà venu, déjà notre prière est exaucée, déjà notre espérance est accomplie.

Le 3e dimanche de l’Avent a gardé le nom de Gaudete, d’après le premier mot de l’introït de la messe, emprunté à la Lettre de saint Paul aux Philippiens : « Réjouissez-vous dans le Seigneur en tout temps ; je le répète, réjouissez-vous » (Ph 4,4). Pareillement, les textes de ce dimanche expriment la joie. Ainsi le livre d’Isaïe : « je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu » (Is 61,10), où l’hymne du Magnificat puise largement son inspiration (Lc 1,46-47). Dans l’épître, saint Paul invite à la joie les Thessaloniciens, dans l’attente du retour glorieux de Jésus-Christ : « soyez toujours dans la joie, priez sans relâche » (1Th 5,16-17). Dans l’Évangile, des prêtres et des lévites questionnent Jean le Baptiste. Celui-ci se présente comme « la voix » qui invite à préparer les chemins du Seigneur. Telle est déjà la bonne nouvelle, source de joie, mais inaccessible encore à ceux qui l’interrogent : « au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas » (Jn 1,26).

Ce dimanche de Gaudete retenu pour l’ordination de Florent nous rappelle un autre dimanche de Gaudete, celui de l’année 1944 : c’était le 17 décembre. Ce jour-là, Mgr Gabriel Piguet, évêque de Clermont, alors déporté au camp de Dachau, célébrait l’ordination sacerdotale de Carl Leisner, jeune diacre allemand du diocèse de Münster, interné comme lui dans la sinistre « baraque des prêtres ». La célébration put avoir lieu dans des conditions extrêmes, en trompant la vigilance des nazis. Tout fut préparé pour une célébration parfaitement licite et valide, grâce au courage, entre autres, d’une jeune allemande, Imma, qui réussit à faire passer le saint-chrême, et l’indispensable autorisation écrite de l’archevêque de Münich, dissimulée dans une correspondance anodine.

Je ne veux pas forcer la comparaison. Cependant, l’histoire d’hier jette une lumière inattendue sur notre présent, moins tragique évidemment, bien que la pandémie endeuille nos familles et nos communautés, et que l’incertitude du lendemain plonge un grand nombre de nos contemporains dans l’angoisse et le désarroi.

L’ordination de Carl Leisner, il y a trois quarts de siècle, nous révèle en premier lieu la proximité de Jésus-Christ, même et surtout dans les épreuves les plus sombres. C’est Jésus-Christ qui nous donne de prier avec persévérance, de discerner la valeur de toutes choses, et de nous garder sans reproche, car, comme l’écrit saint Paul, « il est fidèle, celui qui vous appelle » (1Th 5,24).

L’événement improbable du 17 décembre 1944 nous laisse entrevoir aussi la merveilleuse gratuité du don de Dieu, et la liberté qu’il met au cœur des hommes. Il n’y avait ni urgence ni nécessité à l’ordination de Carl Leisner ; mais une sorte de défi à relever, dans l’ordre de l’amour, une convenance impérieuse à poser un acte de grâce dans un horizon de haine.

Cette histoire singulière nous fait comprendre encore que la fécondité du ministère d’un prêtre ne se calcule pas. Elle ne nous appartient pas. Elle échappe à nos projets et à nos évaluations. Carl Leisner était déjà gravement malade lorsqu’il fut ordonné. Après son ordination, et jusqu’au jour de son décès le 12 août 1945, il ne célébra qu’une seule messe, le 26 décembre, fête de la saint Etienne, réalisant ainsi à la lettre la célèbre monition inscrite dans les sacristies d’autrefois : « puisses-tu célébrer la messe comme si c’était la première, comme si c’était la dernière, comme si c’était l’unique ». Pour le reste, il ne put rien faire d’autre que de s’unir d’intention, à l’exception du 25 juillet 1945 où la messe put être célébrée en sa présence dans sa chambre d’hôpital avec une permission spéciale. Cela peut donner à méditer, alors que tout récemment encore, les contraintes sanitaires rendaient si problématique notre participation à l’eucharistie.

L’essentiel de son apostolat, Carl Leisner le vécut donc ailleurs et autrement, d’abord avant d’être prêtre, dans les joies simples d’une vie familiale croyante et généreuse, dans l’engagement de son adolescence avec la jeunesse catholique allemande, dans ses études au séminaire. Son ministère de prêtre, il l’accomplit en captivité auprès de ses compagnons de misère, dans la prière fervente et dans l’oubli de soi. Puis, après sa libération, à l’hôpital, dans une tranquille espérance malgré la maladie et les souffrances. La fécondité la plus originale sans doute, de ce ministère sacerdotal, ne se laisse pas saisir sur le moment, mais avec le temps se révèle en pleine lumière : au cœur d’une guerre atroce, dans un camp de la mort, l’évêque de Clermont ordonne le diacre de Münster, signe prophétique d’un rapprochement que rend possible l’universalisme catholique, gage d’une réconciliation future entre les peuples, au-delà des injures et des blessures du passé. Au dernier mot de son journal spirituel, Carl Leisner appelle la bénédiction du Seigneur sur ses ennemis, en apôtre de la miséricorde. Béatifié en 1996, il indique un chemin d’avenir pour une jeunesse européenne réconciliée et servante de la paix.

En ce dimanche de Gaudete 2020, vous êtes appelé, Florent, à recevoir l’ordination presbytérale. L’Église diocésaine exprime sa joie d’accueillir un nouveau prêtre, et je partage son bonheur de vous compter désormais parmi les prêtres de notre diocèse. Je vous invite à franchir cette nouvelle étape avec réalisme et confiance.

Par le ministère de l’Église, un de ses enfants reçoit aujourd’hui le sacrement de l’ordre pour annoncer l’Évangile, sanctifier et conduire les fidèles. Ainsi le prêtre est-il « consacré par l’onction », oint de l’huile sainte, investi par le don du Saint-Esprit, afin de pouvoir accomplir son ministère au service du Peuple de Dieu. Gardons-nous de réduire le prêtre à ce qu’il fait, quitte à nous lamenter parce qu’il ne fait plus comme avant, ou à chercher des moyens de faire sans lui ou à sa place. Considérons d’abord ce qu’il est et ce qu’il signifie : homme choisi parmi les hommes, et consacré en vue d’accomplir pour eux les œuvres mêmes de Jésus-Christ, l’oint du Seigneur, le seul bon pasteur. Dans l’acte même de l’ordination, il n’est pas d’abord question de confier au futur prêtre des tâches spécifiques, mais nous demandons à Dieu de « répandre une nouvelle fois au plus profond de lui l’Esprit de sainteté ». Tout le reste en découle.

Par votre ministère, l’Évangile sera annoncé et vécu, la grâce des sacrements largement offerte, tout spécialement dans l’eucharistie et dans la réconciliation. Chaque jour vous apporterez la nourriture spirituelle aux fidèles en leur donnant de participer et en participant vous-même au repas de la Pâque. Vous apporterez aux pécheurs le pardon et la paix, aux malades le réconfort, aux familles en deuil l’espérance. Aux pauvres et aux exclus, vous rappellerez que chaque être humain, créé à l’image de Dieu, est revêtu d’une inaliénable dignité. C’est une belle mission, une mission nécessaire, que Dieu vous confie, pour le salut de notre monde en manque de repères solides et de sérénité durable.

Vous savez que Dieu vous est fidèle, que la prière de l’Église vous soutient, mais vous pouvez deviner aussi que le chemin ne sera pas sans obstacle, que l’exercice du ministère demain ne sera pas ce qu’il est aujourd’hui, que le corps presbytéral se fragilise, que la religion est de moins en moins reçue dans notre société, que votre choix de vie ne sera pas toujours compris. Le modèle de prêtre que je vous propose aujourd’hui n’est pas celui de l’activisme, mais celui d’une paradoxale ferveur. Vous agirez, quant à vous, à la mesure de vos talents, mais vous n’agirez selon l’Évangile que si vous restez habité par cette même ferveur. Carl Leisner, en fin de compte, n’est pas si différent de Jean le Baptiste. Il s’affirme dans ce qu’il n’est pas. Il s’efface à cause d’un autre qui vient après lui et qui est plus grand que lui. Un autre qui déjà se tient au milieu de nous et qui se donnera bientôt à connaître comme notre inextinguible joie.


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