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Le Denier

Former des disciples

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Dans la vie courante il est généralement admis que chacun doit avoir un niveau de formation correspondant à ses responsabilités professionnelles et sociales. Mais en ce qui concerne la vie chrétienne on entend souvent en revanche que la générosité et la sincérité suffisent et qu’il est inutile de s’encombrer l’esprit avec des connaissances intellectuelles. Ce point de vue peut s’appuyer sur cette parole de Jésus : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. » (Mt 11, 25). Ou encore sur cette parole du grand théologien Thomas d’Aquin quand, au soir de sa vie après avoir été gratifié d’une expérience mystique bouleversante, il déclarait : « tout ce que j’ai écrit et enseigné me semble aujourd’hui un brin de paille auprès de ce que j’ai  vu et de ce qui m’a été dévoilé. » Autrement dit, son expérience spirituelle du mystère de Dieu dépassait largement tout ce qu’il était capable d’en dire en théologien et rendait finalement ses spéculations superflues alors que sa mort approchait.

Il se trouvait ainsi identifié à ces « tout-petits » selon l’Évangile qui en connaissaient bien plus que les sages et les savants sur Dieu et sur son mystère même si ce qu’ils en disent est parfois malhabile ou approximatif. D’abord pratique, leur compétence dans le domaine de la vie chrétienne est moins le fruit d’un apprentissage scolaire que d’une initiation vivante à la prière et à la liturgie, à la vie fraternelle et à l’amour du prochain, au discernement spirituel et à la vie morale. Faut-il en conclure que pour former des disciples missionnaires l’apprentissage de la théologie, la connaissance rigoureuse des Écritures et de la Tradition (dogmatique, liturgique, éthique etc.) est un luxe superflu à réserver à quelques spécialistes ? Pour éclairer ce point, prenons l’exemple de la compétition automobile.

La compétence théologique est comparable à celle de l’ingénieur capable de déchiffrer des notices techniques rédigées dans un langage sophistiqué et d’apprendre ainsi comment est construite une voiture de compétition, quels réglages peuvent en optimiser les performances et quelles solutions il faut explorer en cas de défaillance. Pour autant, le meilleur technicien ou ingénieur n’est généralement pas le meilleur pilote. Mais il n’empêche que le pilote le plus audacieux et le plus concentré, celui qui a été le mieux initié à la pratique du pilotage, ne remportera pas la victoire s’il néglige les conseils du technicien pour se confier à sa seule inspiration.

De même, les théologiens et les formateurs compétents ne sont pas nécessairement au quotidien les meilleurs apôtres ni les meilleurs témoins de l’amour de Dieu. Dans la team de la foi, ils occupent plus souvent la place du mécano qui a le nez dans le moteur et les mains dans le cambouis que celle du pilote virtuose qui fait des étincelles sur la piste. Leur mission ? Protéger l’intelligence des Écritures et de la Tradition contre des interprétations réductrices ou unilatérales.

En effet, les grandes affirmations de la foi risquent sans cesse de devenir incompréhensibles ou d’être comprises à contre-sens si on se contente de les répéter littéralement sans les éclairer en fonction de leur contexte historique passé. Mais le risque n’est pas moins grand que chacun les accommode à sa sauce et n’en retienne que ce qui lui convient en écartant ce qui dans l’Évangile pourrait le déranger et l’appeler à la conversion. Voilà pourquoi, pour les chrétiens en responsabilité dans l’Église, la formation théologique n’est pas un luxe mais une condition nécessaire à l’accomplissement de leur mission. En tant que telle, elle est aussi une aventure spirituelle passionnante qui permet de découvrir l’éternelle nouveauté du Dieu toujours plus grand dont le mystère jamais ne se laisse enfermer dans des formules toutes faites ou dans des aprioris individuels.

Père Henri-Jérôme Gagey
Directeur de l’Institut Théologique d’Auvergne


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