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Le Denier

Éthique de la loyauté

Notre archevêque


Le Premier ministre a confirmé jeudi matin les mesures annoncées mardi soir par le Président de la République. Un temps, nous avons cru que les contraintes sanitaires dans les lieux de culte seraient révisées, la « jauge », notamment, revue à la hausse. Nous avons bien compris qu’il n’en serait rien, du moins dans l’immédiat.

Beaucoup de fidèles catholiques ont réagi avec stupeur, parfois avec colère. Une fois de plus, je partage leur déception. Cependant, je pense qu’il ne faut, dans cette adversité, ni se résigner ni s’agiter, mais prendre le recul de la prière et de la réflexion. Posture fondamentale, nécessaire pour aborder, au-delà des chiffres, ces questions difficiles qui engagent l’avenir de notre société.

Les mesures confirmées par le Gouvernement sont choquantes pour les fidèles catholiques. Leur pertinence n’apparaît pas clairement. La menace de contagion (qu’il faut certes prendre très au sérieux) n’est pas a priori plus grave dans les lieux de culte qu’en d’autres espaces confinés.

On s’étonne, à ce sujet, que les pouvoirs publics n’aient jamais pris en compte les protocoles sanitaires rédigés par la CEF, à partir de la capacité relative des bâtiments. Il est, à la longue, au moins étrange que les scientifiques chargés de limiter les risques se refusent à considérer ce paramètre qui relève du simple bon sens, et continuent de fixer arbitrairement une « jauge » universelle. Ainsi la cathédrale de Clermont pourrait-elle aisément accueillir, en respectant la norme des 8 m2, plus de 300 personnes. Situation plus dangereuse que dans les transports en commun ?

À quoi sert, enfin, ce dialogue pourtant engagé depuis des mois, poursuivi fidèlement, mené posément, avec les pouvoirs publics, et qui ne débouche jamais sur des avancées très significatives ? Assurances courtoises, non suivies d’effets. Quelques-uns le ressentent comme du mépris et voient des promesses non tenues. Peut-on leur donner tort ?

Le maintien de la « jauge à 30 » suscite différentes réactions.

Certains mouvements d’Église appellent à manifester sur la place publique. Je respecte cette initiative, qui relève de mouvements associatifs catholiques bien capables d’en décider par eux-mêmes. Cependant je ne la cautionne pas et m’en suis expliqué avec les organisateurs. D’autres fidèles refusent ouvertement de participer à cette action, et rappellent à juste titre qu’en de telles circonstances, d’autres options sont possibles.

Comme serviteur et garant de la communion, je déplore que cet appel conduise, de fait, à afficher un désaccord, sur un sujet si éminent, qui devrait rassembler. J’invite donc les uns et les autres à garder la mesure et l’estime réciproque dans leurs interventions et prises de parole.

Le mode d’action retenu par les évêques de France, dans la durée, c’est le droit et la concertation, comme l’a rappelé le Président de la CEF dans son communiqué du 26 novembre 2020. Un nouveau recours sera donc déposé, au nom de la défense d’un droit fondamental. Faire des courses au supermarché, aller au cinéma, et pratiquer librement un culte, ce n’est pas du même ordre.

La position des évêques (on pouvait s’y attendre) s’appuie sur un enseignement biblique. L’apôtre Pierre invite clairement à respecter les pouvoirs publics : « craignez Dieu, honorez le roi » (1P 2,17). Cette parole se situe dans un contexte d’attente eschatologique où l’Église n’a pas encore fait l’expérience d’une histoire longue, planétaire, sous les régimes les plus divers, parfois protecteurs, parfois persécuteurs. Selon le concile Vatican II, le devoir de respect à l’égard des autorités n’exclut pas la prise de parole lorsque la défense des droits fondamentaux l’exige, « en utilisant tous les moyens, et ceux-là seulement, qui sont conformes à l’Évangile et en harmonie avec le bien de tous » (GS 76, §5).

La crise présente soulève à nouveau des questions fondamentales qui touchent au rapport entre Église et État.

Reconnaissons tout d’abord que les pouvoirs publics ont permis, tardivement mais réellement, aux services d’aumôneries de se rendre au chevet des personnes malades, aux paroisses de célébrer des obsèques. La détresse des souffrants et de leurs familles a été prise en compte, et les « secours de la religion » autorisés, parce que, somme toute, profitables à l’état mental de la société.

L’État en France, donc en régime de laïcité, n’est point persécuteur, mais il semble toujours embarrassé devant les religions, qu’il ne veut promouvoir, et ne peut ignorer. Les religions peuvent être considérées comme de peu d’importance par ceux qui n’en partagent pas les convictions de foi. Elles sont vécues de tout autre manière par leurs propres fidèles : cela relève du fait historique et social ; il serait imprudent de l’oublier.

L’État a besoin d’interlocuteurs religieux, et quand il ne les trouve pas naturellement, il les organise. Il a tout à gagner à maintenir un lien avec les promoteurs d’un dialogue respectueux. Quand, sur des sujets aussi réactifs que la liberté religieuse, on manque de considération envers les plus modérés, on pousse en avant les extrêmes.

Dans ces moments difficiles, j’invite à préférer la loyauté à la défiance, la sérénité à l’agitation. Pour autant, « honorer le roi » n’est pas lui être naïvement et servilement soumis. L’obéissance, selon l’Évangile, se doit de rester clairvoyante, en raison même et au service du « bien de tous ».

+ François KALIST

Archevêque de Clermont


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