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Le Denier

En chemin vers la « sortie »

Notre archevêque


Une prise de conscience…

 

            La pandémie nous a tirés d’une illusion collective. Nous pensions notre prospérité solidement bâtie sur les principes du libéralisme et de la mondialisation. Nous voyons aujourd’hui combien elle était fragile. La réalité, c’est qu’à force de subordonner le soin à la gestion, de délocaliser la production pour économiser sur les prix de revient, nous sommes devenus incapables de produire en quantité suffisante, sur place, un matériel aussi simple à confectionner qu’un masque chirurgical. Tout se passe pour le mieux, jusqu’au moment où le virus sème la panique…

            Ézéchiel prophétisait ainsi contre le roi de Tyr : « par l’ampleur de ton commerce, tu t’es rempli de violence et tu as péché (…) tu t’es enorgueilli de ta beauté, tu as laissé ta splendeur corrompre ta sagesse » (Ez 28, 16-17). Une lecture naïvement « apocalyptique » des événements actuels serait facile, vaine et fausse. Méfions-nous des discours pseudo-théologiques qui jouent sur la peur et le châtiment divin. Le prophète, néanmoins, invite à relire l’histoire, et à en tirer les leçons. Notre détresse, pour ce qui relève de notre responsabilité face au mal (notre imprévoyance, notre incapacité pour ainsi dire programmée à réagir) n’est-elle pas la conséquence de choix contraires à la justice ? Si tel est notre diagnostic, alors quelque chose, dans notre monde, doit changer. Le disciple de Jésus-Christ n’est ni fataliste, ni catastrophiste, ni désespéré. Il prend ses responsabilités, confiant en un Dieu qui éclaire ses choix et lui donne la force d’agir selon ce qu’il a discerné.

            En attendant de changer, il faut durer…

            Depuis le 17 mars, nous portons sur les choses un regard neuf. Les métiers du quotidien, à peine remarqués en temps ordinaire, deviennent estimables. Comme l’écrivait Saint Paul : « même les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont nécessaires » (1Co 12,22). La nature redevient perceptible : le ciel est bleu, les oiseaux chantent, les arbres fleurissent : « Toutes les œuvres du Seigneur, bénissez le Seigneur ! » (Dn 3,17). L’humanité se montre égale à elle-même, en plus contrasté, avec ses gloires (l’abnégation des soignants) et ses misères (l’égoïsme des profiteurs).

Les premiers jours du confinement ont connu un extraordinaire élan de créativité pastorale : tous nos médias se sont mobilisés pour diffuser des temps de prière, de réflexion, de catéchèse. Nombre de réunions et de conseils se sont déroulés sur écrans d’ordinateur. Les paroisses et les services diocésains ont trouvé des moyens ingénieux pour continuer d’agir malgré les contraintes. Tenue à distance des lieux de soin, l’aumônerie hospitalière est restée à l’écoute de tous les appels sur ses lignes téléphoniques.        

            La réclusion générale aura ménagé deux moments liturgiques de grande ampleur, en France pour la fête de l’Annonciation le 25 mars, et pour le monde entier lors de la bénédiction Urbi et orbi donnée le 27 mars par le pape François devant une place Saint-Pierre totalement déserte. Dans l’impossibilité pratique de nous rassembler, nous allons vivre la Semaine sainte en communion de prière. Plusieurs cérémonies seront retransmises par les médias nationaux ou locaux. La Congrégation pour le culte divin a demandé d’ajouter une intention supplémentaire à la grande Prière Universelle du Vendredi saint, et promulgué le rituel d’une « messe en situation de pandémie ». Pour notre département, je voudrais souligner une très belle initiative de prière œcuménique, soutenue par différentes Églises chrétiennes (catholique, protestantes, orthodoxes), dont les fidèles sont tous invités à s’unir d’intention, le Mardi saint, 7 avril, à midi.

Notre prière est spécialement sollicitée en pareille période. Tous ne sont pas égaux devant les attaques du virus et les exigences du confinement. Pensons aux personnes pour lesquelles le confinement est un piège : dans les EHPAD, dans les prisons, ou dans la rue. A celles qui espéraient trouver en France un asile et qui ne trouvent que des portes fermées ; à celles qui, ailleurs dans le monde, vivent la même épreuve dans des conditions beaucoup plus dures ; à celles qui ne peuvent accompagner leurs proches en fin de vie, ni célébrer un dernier adieu comme elles l’auraient souhaité.

Nous profitons aussi de ce temps qui modifie notre rapport aux autres, pour resserrer les liens avec nos proches, dans les limites de l’espace familial, tout comme avec ces moins proches que l’on oublie parfois. Les téléphones, tablettes et autres instruments peuvent aussi nous rendre de bons services. Tout le monde n’est pas Charles Borromée ou Louis de Gonzague. Mais chacun peut faire tout son possible dans son propre rayon d’action, pour rester à la fois utile comme citoyen, et crédible comme disciple du Christ. Apporter la joie, le réconfort, l’espérance, agir avec prudence sans céder à la psychose, respecter les consignes sanitaires et donner l’exemple des gestes qui protègent, c’est déjà participer à la lutte contre la pandémie, c’est une manière d’aimer et de servir. 

En dépit de tous les élans de créativité, nous commençons à percevoir les limites de notre action pastorale de « crise ». Ni vraiment héroïques, ni complètement insignifiants, nous pouvons ressentir une certaine frustration, un sentiment d’inutilité sociale ou ecclésiale. Nous vivons aussi une certaine pénurie, un certain manque de repères spirituels. Les sacrements ne nous sont plus autant qu’hier facilement accessibles. La meilleure solution est-elle de chercher à tout prix une messe « à la télé » ou de communier en dehors de la messe, en profitant de quelque abondante réserve eucharistique ? En ces circonstances nouvelles, nous ne pouvons éviter une réflexion priante sur notre attachement à Jésus-Christ, dans le sacrement de l’Eucharistie. Que cherchons-nous, qui cherchons-nous, en vérité ? On dira que les prêtres ont bien de la chance de pouvoir célébrer sans contrainte. Mais eux éprouvent douloureusement l’absence de l’assemblée. Désir de communion, désir d’assemblée : allons-nous, dans un réflexe technologique et consumériste, fabriquer des produits de remplacement, basculer dans la « vidéo-pastorale », ou plutôt méditer le sens de cette traversée du désert, comme un peuple libéré de l’esclavage et prévenu contre les idoles, se laissant guider par un Dieu sauveur ?

Pour ouvrir quelques perspectives…

Il serait imprudent d’aborder l’épreuve que nous traversons comme une parenthèse. D’abord parce que nous n’en connaissons pas l’issue. Ensuite parce qu’elle nous remet devant des questions fondamentales auxquelles il apparaît vital de répondre.

            Le temps du « dé-confinement » viendra, tôt ou tard. Il sera progressif. Nous devrons alors à nouveau gérer nos calendriers, nos activités, nos rendez-vous. Il faut sans doute s’y préparer, mais ce n’est pas le plus urgent.

            L’urgence, aujourd’hui, me semble-t-il, c’est d’anticiper la sortie de confinement, selon trois axes : prudence sanitaire, discernement ecclésial, vigilance sociale.

            La lutte contre l’épidémie devra probablement se poursuivre, même lorsque le mal aura régressé. Elle réclamera de notre part un comportement responsable et une attention constante aux personnes les plus fragiles.

            Nous aurons à discerner en Église ce qui, en matière d’innovation pastorale, est profitable et peut être pérennisé. Les méthodes de réunion à distance, la redécouverte de la prière à domicile, sont déjà des pistes prometteuses.

            Nous aurons aussi à exercer une vigilance sociale. Le confinement prolongé fragilise notre économie. Le gouvernement devra assumer une sortie de crise qui s’annonce délicate. Nous ne pourrons continuer comme avant. Il faudra exiger les changements nécessaires, sans mettre en péril le bien commun.

            Pâques est un chemin de vie nouvelle. Jésus-Christ a vaincu la mort, il est sorti du tombeau, il a rejoint les apôtres confinés dans leur cénacle. Il les a poussés au-dehors, envoyés toujours plus loin, par le don de l’Esprit Saint, sur les chemins d’une mission aux dimensions du monde : « jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes 1,8). Laissons-nous emporter par cet élan du ressuscité, comme une Église « en sortie » (Evangelii gaudium, n° 20), heureuse d’annoncer et de vivre la Bonne nouvelle !

+ François KALIST
Archevêque de Clermont


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