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Le Denier

1916 – Vie quotidienne du diocèse


1916 est la 48 ème année de La semaine religieuse de Clermont et sera la troisième de la  « Grande Guerre ». En apparence ce tome de la librairie catholique de Louis Bellet, éditeur, 4 avenue Carnot, ne diffère guère des tomes précédents avec 1066 pages contre 1080 en 1914 et 1082 en 1915. Toutefois la partie non officielle relatant la guerre au jour le jour est de plus en plus étoffée, ce qui se comprend car de grandes offensives ont lieu à Verdun et sur la Somme. Il nous faudra les étudier avec précision, car bien que très coûteuses en hommes, on peut les considérer comme des symboles de la ténacité des armées alliées, certains contemporains les voyant comme préfigurant la victoire (mais peut-être après coup ?). Les analystes de  La semaine religieuse étudiant les tactiques militaires allemande et alliée sont unanimes à relever la valeur du commandement français confié à Joffre, on peut prendre pour exemple cette analyse du 27 août: « Dans la bataille de la Somme, nos généraux s’adaptent à merveille aux exigences de la guerre actuelle, emploient une méthode nouvelle au lieu de recourir à une offensive de large envergure, ils procèdent par bonds ». Ce qui est sans doute le fameux « je les grignote ».

On sait que cette année 1916 s’annonce sombre ; dès la fin de l’année 1915, Paul Cambon ambassadeur à Londres écrivait : la guerre se prolonge et dans cette lutte tragique qui met aux prises la plupart des nations européennes, on peut voir à nu les âmes des deux peuples : d’un côté le courage tranquille, la foi dans un idéal de justice et de liberté… de l’autre côté des pensées de lucre, l’oubli de tous les principes d’humanité, destruction de villes ouvertes et suppression de vies innocentes ».(p.11). En mars, on ne cache pas que « si le premier acte de la tragédie est terminé, l’on attend le second ». Acte tragique que l’on chiffre maintenant, que l’on mesure dans cet hebdomadaire où les listes des morts, des blessés et des disparus s’allongent. Face au drame, on multiplie les œuvres : les œuvres pour les prisonniers, les veuves, les orphelins, les soldats sur le front avec celles du tricot ou du paquet, des œuvres nouvelles aussi apparaissent en faveur des églises dévastées ou pour l’achat d’appareils radiographiques.*1 On multiplie aussi les prières pour la France en organisant des journées nationales et régionales, on sollicite les saints ou les bienheureux ; deux statues en particulier  ornent nos églises se faisant parfois face à face comme à l’entrée de la nef de Souvigny, celle de saint Michel « Prince de la milice céleste, vainqueur de Satan et de ses adeptes »  et celle de la bienheureuse Jeanne d’Arc « libératrice du territoire » dans son armure, étendard à la main, modèle en marbre de l’artiste local Besqueut à la cathédrale du Puy. Le Petit Journal  *2

dit qu’il faut hâter sa canonisation*3, on célèbre avec faste le 487 ème anniversaire de la délivrance d’Orléans comme le narre dans son prône, rapporté par La semaine, Mgr Tissier, évêque d’Orléans en  affirmant qu’elle « était la plus belle de nos héroïnes et la plus idéale et glorieuse de nos martyres, la plus puissante de nos libératrices, la plus françaises de nos saints ».

En 1916, on le voit, vie quotidienne, vie publique, tout est axé vers cette guerre qui s’éternise. On s’interroge avec les britanniques de ce que sera la démographie dans les années à venir. « Après la guerre, l’Europe ne sera plus que la petite Europe. Aucune peste au Moyen âge n’a fait de tels ravages… Nous nous retrouverons en face de 2 femmes pour un homme, de plus de vieillards que de jeunes, plus d’enfants que d’adultes, plus d’infirmes que de valides ». C’est pourquoi à Clermont la famille Michelin encourage les familles nombreuses (soutien financier et moral). Il n’y a pas que cet encouragement à la natalité, face à une guerre qui dure et qu’il faut assumer financièrement il faut aussi épargner, faire des économies, limiter les dépenses inutiles d’épicerie et de coquetterie,  et donner son or pour le pays.

Les autorités catholiques incitent à ce don « C’est donc faire acte de patriotisme éclairé que de porter son or à la Banque de France et de l’y échanger contre des billets ou contre des bons et les obligations de la Défense nationale ».

On a chaque semaine des publicités en ce sens, on cite des initiatives touchantes comme celle d’une paroisse de Versailles qui devrait servir de modèle à nos paroisses auvergnates, où les enfants de chœur (et ils sont nommés) ont offert 10F chacun. *4

A Clermont s’est d’ailleurs formé un comité régional de l’or et des bons de Défense Nationale, présidé par M. Côte Blatin, (on trouve à ses côtés des noms d’industriels connus: Bargoin, Bergougnan, Michelin, Rouzaud ; de grands propriétaires Rochette de Lempdes, des directeurs de journaux Dard du Moniteur du Puy-de-Dôme ou Dumont de L’Avenir, ainsi que le doyen honoraire de la Faculté de Lettres M. Desdevises du Dézert) Ce comité à l’issue de conférences et de sollicitations encaisse des sommes considérables : de Janvier à Avril 1916 : 445 000F/or, et du 1 er au 15 novembre 632 000F.

Dans cette année 1916 de la guerre, ce sont aussi et surtout les soldats, et, parmi eux les prêtres et les séminaristes du diocèse auxquels il faut penser  « La force de nos soldats, c’est la force de la France », « faire aimer Dieu de plus en plus par la France, c’est travailler pour elle » proclamait en chaire le Père Janvier à Notre Dame de Paris en présidant une cérémonie en l’honneur du Roi et de la Reine de Belgique.

Le clergé auvergnat est largement mobilisé comme le montrent les statistiques du 8 avril 1916, plus de 200 religieux dont la plupart sont des infirmiers, une centaine au front aumôniers ou brancardiers, une centaine en région travaillant dans les hôpitaux clermontois comme ceux de Richelieu, Chateaubriand, Godefroy de Bouillon ou Massillon. Le nombre de militaires est faible 28, et il y a aussi 2 médecins et 2 interprètes. Une vingtaine de pages souligne leur implication en relatant par les remises de décorations et leurs citations, leurs faits d’armes, le plus souvent étant le transport de blessés au péril de leur vie sous un feu violent. Les décorations prouvent leur bravoure car ce sont pour la plupart des Croix de guerre et même 2 Légions d’honneur ; deux religieuses reçoivent la médaille des épidémies.*5 Un article nécrologique fourni accompagne ceux qui sont morts, une formule est souvent employée comme celle de l’évêque pour l’abbé Stanislas Catesson «le diocèse de Clermont perd un bon ouvrier, il gagne un nouveau saint ». .

En 1916, la mort plane, avec les grandes « saignées »  de Verdun et de la Somme. C’est « ce nuage de tristesse que souligne le Pape Benoit XV entourant la joyeuse solennité de Noël ». Ces « morts au champ d’honneur »  dont il est interdit par un décret de décembre 1915 (appliqué dès janvier 1916)  de mentionner de quelque façon que ce soit en chaire ou par écrit simultanément lieu de décès et le n° du régiment, sont les morts de « menu peuple du Seigneur » que de personnalités, que de vies brisées ! Que d’éloges post mortem ou de poèmes naïfs ou savants !

Celui d’un séminariste qui pense aux autres séminaristes tombés pour la Patrie.

« Vous ne vêtirez point l’aube du sacrifice

La chasuble de soie où tremble le reflet d’or

Vous ne gravirez point l’autel, divin Thabor

Où le prêtre en extase élève le calice »

D’autres sont plus grandiloquents :

« Entend l’infini appel d’un oisillon,

Blessé qui meurt, perdu dans le sillon ?

Celui là voit ton cœur et reçoit ta supplique

La pourpre de ton sang, fait blanche sa tunique,

De ton âme et sans doute dès ce soir ;

Près de Roland et de Bayard tu vas t’asseoir ».

Dans les villes et les villages La Semaine souligne pour Toussaint « le spectacle impressionnant qu’offrent en ce moment les cimetières transformés par la pitié des familles en véritables parterres » Tandis que le Pape Benoit XV dont l’action est essentiellement diplomatique, (on lui doit par exemple la libération de nombreux prisonniers civils des département envahis), se contente de paroles incitant les prêtres mobilisés avant de les bénir  « à être le sel de la terre, à donner le bon exemple et à ne pas succomber à la paresse intellectuelle » (audience privée de l’archevêque de Besançon)  Prend-il plus partie, lorsqu’il ordonne en 1916 des cardinaux français et aucun originaire des empires centraux ? Lors de la cérémonie de l’imposition de la barrette, on retrouve dans son discours l’image traditionnelle de la France, « Fille aînée de l’Eglise », car il honore ses représentants « ses ouailles » et qu’il affirme que dans son cœur « la flamme est toujours ardente pour la Patrie de Clovis, de Saint Louis et de Jeanne d’Arc ».

Telle est l’année 1916.

 

Notes

1 Dès le début de la guerre, Marie Curie (1867-1934), scientifique de renommée mondiale (prix Nobel de Physique en 1903 et de Chimie en 1911) comprend combien peut être utile un appareil à rayons X pour repérer les fractures et localiser les éclats d’obus. Elle met donc en place avec l’accord du ministère de la guerre des équipes mobiles de manipulateurs radiologues, une vingtaine de « petites Curies » seront ainsi en service sur le front. Mais dans les hôpitaux ces appareils très novateurs sont rares et chers d’où les quêtes et les souscriptions pour les achats, Michelin à Clermont en fournira un pour l’hôpital qu’il a créé dans ses locaux.

2 –  Le Petit Journal est un quotidien conservateur qui tire à environ 800 000 exemplaires lors de la première guerre mondiale, paru en 1863 il est imagé, populaire car peu cher grâce à l’emploi de rotatives (5 centimes au lieu de 15)

3 – Jeanne d’Arc « sainte laïque » selon Michelet « Souvenez-vous toujours Français que la Patrie chez nous est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et des larmes de sang qu’elle a donné pour nous » Née vers 1412, brûlée vive en 1431 Jeanne d’Arc est proposée à la canonisation par Mgr Dupanloup en 1869, ce procès s’ouvre en 1897, Jeanne sera « Bienheureuse »   en 1909  et canonisée par Benoit XV en 1920

4 – Eriger l’épargne française en nécessité vitale pour le pays par le biais d’emprunts nationaux (novembre 1915, octobre 1916, 1917,1918)  a un double but, le premier économique : la guerre coûte cher et il faut la financer mais aussi un but mobilisateur de la société montrant que tous les Français sont concernés. De nombreux artistes sont sollicités pour réaliser des affiches dont certaines ont un support toilé tels Abel Faivre, René Lelong ou Jean Droit.

5 – La médaille des épidémies a été instituée en 1885 pour récompenser les personnes se distinguant par leur dévouement dans la lutte contre la maladie, elle est décernée au nom du ministre de la guerre sur avis favorable des commandants de corps d’armée. Décernées à deux religieuses du diocèse, elle nous rappelle l’implication des ordres monastiques féminins dans les hôpitaux et plus particulièrement celui « des filles de la Charité de Saint-Vincent-de-Paul ». Image familière jusqu’aux années 1960 de la  » bonne sœur  » en cornette.

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