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Le Denier

1916 (N°1) Les « grandes saignées »


(Combats mythiques et nouveaux armements sur terre, sur mer et dans les airs)

Lors de la cérémonie de réception de la Légion d’honneur à titre militaire par Poincaré, le 16 octobre 1916, l’ancien évêque de Moulins devenu l’évêque d’Arras, Monseigneur Emile Louis Cornil Lobbedey  (1856-1916), remet au chef de l’Etat un petit ouvrage de réflexion sur la guerre ; l’incipit est significatif de cette année 1916 « les faits prouvent de plus en plus que la guerre est une guerre d’usure. L’ennemi est arrêté sur tous les fronts ».

Face à cette situation, où selon le journal anglais « Spectator » (Cité aussi par La Semaine religieuse) « les allemands sont dans la situation d’un tigre qui a été peu à peu encerclé par les manœuvres des chasseurs et qui maintenant se livre de côté et d’autre à des bonds d’une énergie désespérée », quels sont donc les grands combats et offensives terrestres, maritimes et aériennes qui marquent cette année ?

 

Les combats sur terre
Sur terre, l’année 1916 est l’année des drames, drames individuels et drames collectifs, lors de la mort du fils du général  Franchet d’Esperey, on peut lire : «  Nos grands chefs payent aussi le lourd tribut de la guerre. Foch a perdu son fils et son gendre, de Castelnau trois de ses fils, de Mauduy son fils unique ». Pendant cette année, sur les immenses champs de bataille terrestres, il y aura une promiscuité héroïque des vivants et  des morts, faisant dire à Clemenceau en juillet dans son journal l’homme enchaîné  «Du temps de l’endurance de notre peuple, il faut un peu d’énergie gouvernementale pour faire pendant à l’héroïsme de nos soldats ; la France et l’Europe du droit verront enfin le grand jour dont nous devons à nos morts de faire une date magnifique de rénovation. » 

Le 21 février s’ouvre la terrible bataille de Verdun. Presque un mois après, le 22 mars, dans le journal  Le Figaro,  Forain*(1) publie son célèbre dessin prémonitoire « La Borne »,qui sera lancé en tract sur les lignes allemandes, on y voit des cadavres allemands amoncelés derrière une borne « Verdun 11 km »; La Semaine Religieuse n’est pas illustrée, sauf quelques publicités, mais si on relève quelques extraits des pages consacrées à Verdun, la plus longue bataille de l’histoire de la Première Guerre mondiale, on n’y trouve le même esprit.

« La bataille de Verdun se révèle comme un des chocs les plus formidables auxquels nous ayons assisté en France »

« La Marne, l’Yser, Verdun sont jusqu’ici les trois noms qui se détachent en lettres de feu et de sang »  (362 000 morts Français, 336 000 Allemands)

On honore Joffre*(2), Foch, Pétain  et son commandement qui le 8 mai remplace Nivelle «Le Français quand il se sent bien commandé, possède  des ressources incomparables ». La Gazette de Francfort, elle-même, rend hommage au combattant français  « l’armée française se bat avec un courage extraordinaire ! »

Il ne s’agit pas dans cet article de faire le récit de « l’enfer de Verdun », mais au jour le jour, à partir du 25 février, la revue va mentionner les violentes attaques connues et la presse étrangère est citée, New York Sun, Times par exemple. Il serait trop difficile en quelques lignes de décrire l’enchevêtrement du front et des positions autour des forts de Vaux ou de Douaumont, de la Côte 304, des lieux dits « bois des corbeaux » ou «  Mort Homme », …

Verdun fut une grande épreuve pour la jeunesse française, pour nos auvergnats engagés, dont les listes de morts, de citations s’allongent sans cesse y compris dans le clergé pour  les fameux  « curés sac au dos ». Les listes de « tombés au champ d’honneur  » publiées tous les mois ont autour de 200 noms chacune dans notre diocèse et on ne signale pas les blessés.

Le lyrisme concernant le combat est aussi de mise, du journaliste local anonyme soulignant la ténacité légendaire de l’auvergnat et des officiers et sous-officiers « le puy de Dôme croulerait plutôt sur Clermont que le chef changerait d’idée » à l’écrivain Henri Bordeaux* (3)  « Les pays arrosés par la lave des volcans montrent, quand la lave a passé une fertilité incomparable. Sur ton sol convulsé va croître une moisson de victoires et de ta défense jaillira une source vive et inépuisable de l’héroïsme français. »

Ce n’est que le 3 septembre que le Kaiser*(4) avouera son échec devant Verdun. Lloyd George*(5) proclamant presque simultanément « Le souvenir de la glorieuse résistance de Verdun sera immortel, parce que Verdun a sauvé non seulement La France mais notre grande cause commune à l’humanité toute entière ». Falkenhayn*(6), n’avait pu « saigner à blanc l’armée française ». Verdun ne sera pourtant libéré et les hauts de Meuse « nettoyés » que le 5 novembre.

Les armes et l’armement parlent aussi. La guerre des tranchées continue et s’amplifie avec  ses parapets, ses sacs de terre, ses boyaux et ses rats, son odeur de puanteur, ses réseaux de barbelés et les techniques de combat rapproché : grenades ; lances flammes… Le « barda » des combattants est de plus en plus lourd. Dès les années précédentes on avait fait disparaître les couleurs vives et les objets brillants. Cette fois ce sont les nouveaux casques Adrian, qui dans cette année de leur mise en route recevront très vite une peinture mate. Ceux de la troupe nous sont décrits avec les soldats : « coiffés à la bourguignotte, coiffure excellente contre le tir des balles.. 7mm d’épaisseur, cimier bas, à l’intérieur coiffe en cuir, vernis gris –bleu, d’un poids de 670 à 780 g ». Mais la guerre s’est industrialisée, on trouve toujours le fameux canon de 75, l’arme mythique, conçu pour un tir rapide, plusieurs millions d’obus seront tirés à Verdun ! «  Les 75 balayent toute la zone de 80 à 100 m, obus comme des feux d’artifice, les soldats s’élancent ensuite et nettoient ». Les fusants, dum-dum ou shrapnell qui libèrent 200 à 300 balles de plomb en explosant, plusieurs milliers de tonnes de substances chimiques sont aussi utilisées : obus à phosgène pour la France, gaz verts et jaunes pour l’Allemagne et la vieille ypérite dans les deux camps. La ténacité du soldat sous  le déluge de fer et d’acier est admirable et l’humour ne perd pas ses droits dans l’appellation des armes, les petits calibres sont des « pétards », les « marmites » pour les  305 ou les 420 ; Quant aux redoutables torpilles elles servent surtout aux destructions d’ouvrages : abris ou tranchées.

Alors que la guerre se poursuivait sur d’autres fronts comme en Orient, en Champagne, en Artois et  sur le front russe où Hindenburg était nommé général en chef (on ne sait guère d’ailleurs à Clermont quelle est la situation réelle de ce front où selon les dires « le loup allemand est fixé sur place , l’ours blanc l’empêche d’avancer »),  fut déclenchée le premier juillet, après une formidable préparation d’artillerie, l’offensive de la Somme touchant de plein fouet les britanniques et leurs alliés, puis les français : plus de deux cent mille victimes dont 419 660 britanniques, près de 195 000 français et 650 000 allemands. « Après la bataille de Verdun, peut-on lire dans la semaine Religieuse –la bataille de la Somme et de l’Ancre qui n’est pas une bataille d’heures, ni de jours, ni de semaines, c’est un combat qui durera probablement plusieurs mois ». Dès le mois d’Août, dans le récit de la guerre au jour le jour, les faits concernant Verdun sont un peu éclipsés en dépit de mentions «  de superbes résistances »  L’Auvergne paie aussi un lourd tribut dans ces combats qui marquent pour la Grande Bretagne « la fin d’un splendide isolement ». Deux religieux sont tués et ont un long article nécrologique : le charismatique Abbé Durif et  l’abbé Chabrol fils de Monsieur le comte de Chabrol ancien député de l’Assemblée Nationale et de la comtesse née Bourbon- Busset qui avait été chargée d’organiser « l’œuvre militaire » Sont touchées aussi de vieilles familles auvergnates : les familles de Rohan à Combronde et les « Rochette de Lempdes ». Les accalmies sont rares.

Cette bataille considérée par certains historiens comme « stérile sur le plan militaire », (Marc Ferro La grande guerre) et « désastreuse » sur le plan des pertes humaines, marque en ce qui concerne l’armement un tournant dans la guerre avec l’utilisation de l’aviation et des tanks. « En Somme, on ne combat pas comme en Champagne… Tout en menant une guerre de position on a tendance à revenir à une guerre de mouvement ». 

Nous reparlerons de l’aviation ultérieurement et des progrès des combats aériens ; sur terre la nouveauté est ce fameux « canon-automobile ». « Les anglais sont très fiers de leurs tanks, canons-automobiles qui s’avancent en rampant, enfoncent tout et défient toutes les attaques. L’apparition de ce nouvel engin sur le champ de bataille continue à faire sensation ». *(7)

Batailles gigantesques, « suicides de l’Europe civilisée » toutes les approches de ces combats, lettres de simples soldats, prises de position de hauts gradés, témoignages d’hommes politiques contemporains des faits, photographies, films, dessins,  récits et  fictions inspirées du réel, analyses d’historiens spécialistes… toutes les approches de ces combats émeuvent par tous les actes d’ héroïsme anonyme teintés d’un patriotisme sans faille.

 

Notes :

1 – Forain 1852-1931, engagé volontaire à 62 ans en 1914, participe avec de nombreux autres artistes à la section de camouflage des armées (Cécile Coutin : tromper l’ennemi, invention du camouflage moderne).  Il est extrêmement populaire par ses dessins de soldats dans les tranchées et par ses affiches, en juin 1916 une version peinte de « La Borne » sous le titre « Ils ne sont pas passés » est offerte au général Pétain

2 – Joffre. 1852-1931, Joffre, surnommé par les soldats  « le grand taciturne » avait jugé « improbable » une attaque allemande à Verdun, persuadé de l’inutilité de laisser sans emploi du matériel lourd dans les forts d’autant plus que Castelnau estimait la première ligne de protection suffisante.  Il envoya tardivement des renforts par la célèbre « voie sacrée » (expression de Maurice Barrès) et réorganisa l’artillerie. Son prestige fut atteint, nommé en juin maréchal de France, il se retire alors dans une retraite pleine de dignité

3 – Henry Bordeaux 1870-1963 est un écrivain reconnu en son temps, aujourd’hui oublié, il fut pourtant un des témoins importants et un bon observateur  des deux guerres mondiales, des mouvements sociaux, de l’évolution des mœurs dans ses romans ou ses essais. Ami d’A. Daudet, de Coppée ou de Verlaine, d’une famille monarchique, il se rallie à la République et adhère aux pensées du catholicisme social. Avocat de profession il sera élu en 1919 à l’Académie française.

4 – Le Kaiser  Guillaume I (1859-1941) est empereur d’Allemagne de 1888 au 9 novembre 1918 date de son abdication. Il ne fut certainement pas « le va-t-en guerre » que certains ont dépeint, mais il engagea l’Allemagne dans une politique expansionniste la « Welt politik ». Commandant en chef des armées en 1914-18, il eut une autorité plus morale que politique.

Son fils le « Kronprinz » (1882-1951), commandant des hussards de la mort, s’illustra à Verdun en 1916 lors de la prise du fort de Vaux et au « Mort Homme ». Dans l’après guerre proche d’Hitler et des nazis, il eut une fin de vie misérable, en 1945 lors de la libération le général de Lattre de Tassigny le qualifia de « lamentable ».

5 – David Lloyd George  (1863-1945) est un homme politique britannique du parti libéral, il siégea à la chambre des communes presque sans interruption de 1890 à 1945. Patriote fervent et rallié à la guerre il est en 1915 ministre des munitions, puis en 1916 ministre de la guerre avant d’être nommé en décembre premier ministre, rallié à Foch il donne un souffle nouveau à l’effort de guerre. On le retrouve en 1919 à la signature du traité de Versailles.

6 – Erich von Falkenhayn (1861-1922) fut ministre de la guerre en Prusse de 1913 à 1915 et à ce titre conseiller de Guillaume Premier ; concepteur de l’offensive de Verdun, il est le chef de l’Etat Major  allemand jusqu’à sa démission en août 1916 (liée à une forte opposition avec le chancelier Bethmann Hollweg et aux commandants du front Est Hindenburg et Ludendorff, et peut-être aussi à son échec à Verdun).

Général d’infanterie de formation, ce « junker », noble propriétaire terrien est un homme d’une grande intégrité et d’une grande rigueur, sa famille anti nazie en paiera le prix.

7 – Le tank  L’idée du tank est ancienne et remonte à la guerre de Crimée 1854, Daimler, firme allemande développa même en 1899 un véhicule de guerre à moteur, mais les allemands n’y croient pas. Ce sont les britanniques poussés par W. Churchill  qui mettent au point dans l’été 1915 ces engins « blockhaus sur chenille ». Le premier pèse 14 tonnes, se déplace à 3km/h C’est- Little Willie-, peu maniable, il sera vite remplacé par le modèle Mark 1 « grosse tortue », « crème de menthe » ou « chenille ». Utilisé pour la première fois à Flers sur Courcelles en septembre, il impressionne plus qu’il ne sert. Les pannes mécaniques sont fréquentes, la coordination avec l’infanterie est mauvaise, nombre d’entre eux sont isolés et leur équipage grillé vif. (60% d’entre eux furent détruits). Il est en principe interdit de les décrire ou de les photographier en 1916. Mais les améliorations techniques introduites rapidement et leur construction en série d’engins plus légers révolutionnèrent dès 1917 et d’une manière durable l’art de la guerre.

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