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Le Denier

1915 (suite) Pourquoi si triste la situation des fronts ?


L’année 1915 est marquée sur le front occidental par des offensives inutiles et coûteuses en hommes  L’aspect décevant de ces offensives ne doit pas être perçu comme tel par les lecteurs des « semaines religieuses », c’est une vision révisée par la censure et des compilations d’articles eux mêmes expurgés qui leur est donnée, pourtant les titres en sont prestigieux et on peut s’interroger sur le fait qu’ils parviennent au diocèse : soit journaux alliés Times, Telegraaf d’Amsterdam, Gazette de Lausanne etc. soit journaux ennemis Gazette de Francfort ou journal autrichien « La nouvelle gazette ».
Les difficultés sont mentionnées, on souligne la bravoure des soldats mais les défaites et les reculs sont éludés. L’optimisme est de rigueur, du moins sur le papier. Et ce n’est qu’entre les lignes qu’on comprend parfois que la situation est critique ; par exemple au mois de Juillet on s’inquiète « de tout le front qui s’allume et qui tombe » ou de « cet enseignement vivant de la guerre qui se déroule sous nos yeux : morts, villes et villages détruits, grands mutilés. »
On appuie la présentation des faits de citations de communiqués, « le calme prévaut » ou « après une activité prononcée en Champagne et en Argonne, les gains se sont maintenus », « Les armées italiennes avancent », en effet après une réflexion sur sa neutralité, l’Italie est entrée en guerre, fait souligné avec emphase au pays des volcans « Les volcans du Vésuve et du Stromboli pris de jalousie, se sont mis eux aussi à vomir des laves. Les volcans de l’Auvergne tiennent bon. C’est l’espoir suprême du peuple européen ».
Ainsi selon l’expression de Joffre « on les grignote », avec hélas de lourdes pertes surtout dans l’infanterie, ce qui apparaît nettement dans les longues listes publiées par la revue. Guillaume II parait-il s’en étonnait « nous nous demandions comment cette Nation française pourrait à jamais parer à de semblables lourdes pertes ». Il faut donc comme nous le disions savoir lire entre les lignes.
Même « l’enfer des tranchées » et « son million d’hommes » qui les creuse est valorisé : « au début de cette guerre nos soldats n’aimaient pas remuer la terre. Une manœuvre bonne pour les troupes ! Mais il a fallu s’y mettre » et selon les calculs des experts, il aura été creusé et remué un volume terre comparable à celui du canal projeté dans le midi entre l’océan et la Méditerranée. Au mois de Juin pour plus d’efficacité suivra la mécanisation « de nos jours l’immense portée et la valeur intensive des engins creusent des tranchées … mais pour se défendre, on en revient aux casques et aux boucliers ». (C’est le front Liévin-Arras qui est alors concerné). On dénonce les gaz asphyxiants, violation de la convention de la Haye face auxquels la réponse est dérisoire, on cite un article du Moniteur du 19 août, pratiquement un mois après leur première utilisation, qui aurait trouvé la parade en fabriquant « artisanalement » des masques en papier ou en coutil. En ce qui concerne l’aviation, et nous y sommes sensibles dans notre région où les premiers avions sont assemblés aux Gravanches et où des essais ont commencé dès octobre 14 (mais il faudra attendre encore un an pour voir se construire la fameuse piste en dur d’Aulnat), on se contente de signaler des bombardements et des innovations, sans porter de réels jugements de valeur. On apprend par exemple qu’au survol de Nancy par un zeppelin qui a lancé 14 bombes, répond en décembre un bombardement français sur Metz, qu’après un survol de Dunkerque par l’ennemi les Anglais bombardent un hangar allemand ; les survols de villes inquiètent surtout s’il s’agit de Paris ; en Avril, on croit avoir trouvé la riposte « les aviateurs munis d’appareils photographiques spéciaux lèvent les plans des régions qu’ils survolent, ce procédé nouveau et la télégraphie sans fil leur permettent de repérer avec précision l’emplacement des batteries ennemies et de les communiquer. »
Devant l’impossible percée à l’Ouest est lancée la catastrophique opération des Dardanelles contre la Turquie alliée de l’Allemagne., des combats difficiles qui se solderont par un échec sont évoqués sans grande précision, sauf pour signaler quelques belles résistances locales dont on sait qu’elles furent sans lendemain.
On semble bien loin du fiasco qui se dessine, bien qu’on écrive : « La péninsule de Gallipoli est transformée en un véritable enfer, les montagnes semblent se mouvoir et danser, la mer est agitée comme par une tempête et l’air est rempli de détonations ininterrompues. » Nous sommes au début de l’été.
Sur ces fronts Est, on évoque quand même la retraite des Russes mais d’une manière si particulière qu’elle pourrait être considérée comme valorisante : « Cette retraite a toujours été pour eux (les Russes) une science, et l’histoire d’il y a un siècle nous en a fait faire à nous même une sévère expérience ». (Sic !)
La guerre navale est paradoxalement mieux retracée ; on sait que l’objectif du blocus est d’asphyxier l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie sur le plan économique en entravant le commerce extérieur. De grands navires de guerre ont déjà été coulés ou très endommagés : le Blücher, le Seydlitz, le Derfligern ou le Dresden. La riposte allemande a été rapide, on nous l’apprend, toujours avec pour source en février le Moniteur  « Tout navire marchand rencontré dans les eaux anglo-irlandaises, Manche comprise sera coulé sans s’inquiéter du sort des équipages ». L’Allemagne qui s’approvisionne auprès des neutres fait donc agir ses U-Boote pour la protéger, redoutable flotte sous marine que créa Von Tirpitz fondateur de la Kriegsmarine, et le 7 Mai, au large de l’Irlande, comme le rapporte avec émotion la revue le 10 juillet, le Lusitania est coulé, faisant 1198 victimes sur les 1959 passagers embarqués dont 158 américains.
Beaucoup de non-dits donc, rien par exemple sur les déportations et les massacres des Arméniens qui commencent en février avec l’élimination de leurs conscrits ou en avril avec l’arrestation des élites exécutées ou internées. On a parfois quelques aveux « les journaux ont défense absolue d’imprimer quoique ce soit qui puisse décourager le public ».
La guerre continue sur tous les fronts avec ses nombreuses victimes, n’étant « ni courte ni joyeuse », l’Etat par une loi accorde aux soldats tombés au champ d’honneur, une sépulture éternelle à ses frais, en 1920 elle sera calibrée (si l’on peut dire à 3 mètres carrés avec une hampe et un drapeau)
Annette Becker évoquant cette période écrit : « Seules les souffrances du front, celles des soldats sont dignes d’intérêt. Les civils pour leur part sont censés être à l’arrière sur le front domestique »

(À suivre)

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