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Le Denier

1915 (suite n°2) Pourquoi si triste la vie de l’arrière ?


« Il est dommage qu’après presque 2 ans de guerre, il se trouve encore des gens qui ne saisissent point  la nature des opérations. Trompés par leur manuel d’histoire, ils s’imaginent qu’une bataille ne doit durer qu’un jour » Louis Barthou (1)

L’« arrière » prend-il conscience que la guerre sera longue ? Sa vie dans les « Semaines religieuses » reste rythmée – et cela s’impose — par la vie de l’Eglise et la prière. Mais cette religion teintée de patriotisme doit s’adapter à une guerre qui dure et qui fait souffrir. Souvent est évoqué le fameux « Miserere de la France » avec la demande significative « détruisez la nation perverse ». A côté du patriotisme, la piété familiale est exaltée avec de nombreux textes sur la mère et l’enfant « Ce n’est que par le chagrin de leur mère que les enfants ou presque tous soupçonnent l’épreuve à laquelle le monde est soumis. » René Bazin (2)

On a de nombreuses prières et des poèmes aux tranchées et des appels lancés à saint Joseph, protecteur de la famille et qualifié de « médiateur de la paix ». Au mois de mai, mois de Marie, c’est une messe pontificale qui est célébrée en l’église Notre-Dame -du -Port après la traditionnelle prière à la madone en tant que mère « prenez pitié de tant de mères angoissées par le sort de leur fils » ; l’évêque fait prier pour les soldats « nous demandons pour nos soldats non seulement le salut des âmes, mais le succès dans leurs efforts, la bénédiction de leurs âmes pour qu’ils chassent ceux qui les humilient et souillent nos frontières ». Puis après une allusion à la croisade lancée en cette ville par le pape Urbain II, c’est le chant d’une nouvelle croisade qui ponctue la procession dans les rues du plateau central du vieux Clermont :

« Peuple, pense aux jours d’autrefois
Dieu le veut, la France catholique,

Lève ton front ! Reprend la Croix,
Retrouve enfin la gloire antique ».

Cette guerre apparaît aux yeux des catholiques français comme une véritable croisade « c’est la plus grande de toutes et nos glorieux soldats sauvent à la fois la France et la civilisation chrétienne menacée par la pire des barbaries ! ».

En ce mois de mai où la solennité des fêtes du Port se confond avec celle de la bienheureuse, Jeanne d’Arc, des neuvaines lui sont consacrées dans tout le diocèse; du samedi 8 mai (date de la délivrance d’Orléans) au dimanche 16 mai « Nous devons avoir confiance en Jeanne d’Arc qui jadis sauvé notre patrie. »

En cette année, se trouve toujours évoqué le grand symbole de la barbarie et de l’irréligion allemande : le martyre prolongé de la cathédrale de Reims « qui ne méritait pas cela » Nous y sommes particulièrement sensible dans notre région à cause de l’article d’Albert Londres né à Vichy, qui lança le journaliste ; devenu correspondant de guerre, il fut propulsé ensuite sur le front belge, en Turquie, aux Dardanelles et dans les tranchées pour le compte du « Petit Journal ». (3).

Comme la victoire est incertaine, il faut aussi penser à la reconstruction des lieux de culte et c’est en 1915 que se met en place un « comité de secours aux églises dévastées des régions envahies ainsi qu’en Alsace Lorraine ».

Sur le plan de la pratique religieuse, l’observance de règles qui étaient strictes, s’allège : le 14 juillet 1915 est un vendredi, et fête nationale oblige, ce sera un jour sans abstinence. Abstinence est un mot qui disparaît presque dans une France qui risque de manquer d’enfants, le pouvoir va multiplier les permissions et le curé lève les règles d’abstinence pour le permissionnaire. De même pour pallier le manque de main d’œuvre, le travail du dimanche est autorisé d’abord pour les fenaisons et les moissons, et bientôt, très largement ; les travailleurs de force et les infirmières sont dispensés de jeûne.

L’Eglise tient compte des réalités, à tous les niveaux du curé de campagne à l’évêque.

Le quotidien de l’arrière est aussi marqué par les arrivées des morts et des blessés. Toutes les familles sont touchées, Monseigneur Belmont a 3 victimes proches : son frère Jean mort au champ d’honneur le 15 septembre 1914, son cousin Henri le 12 novembre  et son neveu l’abbé Joseph le 2 juillet 1915. Les listes de prêtres mobilisés sont publiées, l’un d’entre eux, l’abbé Bachelard, est tombé au champ d’honneur. Sur les 177 prêtres du diocèse mobilisés en 1915, 115 sont sur le front et menacés, surtout les 22 aumôniers brancardiers On commence à publier leurs citations. On note 3 affectations particulières : 1 cycliste sans doute pour les communications, 1 travaillant au laboratoire de bactériologie et un dernier au service d’hygiène et de prophylaxie. Peu de prêtres sont des administratifs 22, selon les dates de publication des listes, d’autres sont libérés provisoirement ou affectés dans des hôpitaux du diocèse ou des départements limitrophes de Clermont Des hôpitaux (4) de fortune sont installés partout dans la région, les bénévoles s’y activent ; ce sont surtout des femmes appartenant pour la plupart à la bourgeoisie et qui ont  du temps disponible et de l’argent pour aider, mais la solidarité ne se limite pas à elles ; après leur travail des postières, des institutrices, des ouvrières se transforment en infirmières bénévoles. Les enfants sont aussi sollicités soit pour des quêtes et l’organisation de journées, soit dans les milieux plus aisés pour parrainer un orphelin d’une « affectueuse protection » sous l’égide de l’Union Fraternelle des enfants de la guerre. On retrouve aussi les mêmes noms dans l’agence des prisonniers de guerre en Auvergne formée par la réunion de 3 organisations de bienfaisance : la société française de secours aux blessés militaires, l’union des femmes de France et l’association des dames françaises. Leurs réunions d’information et de coordination se déroulent dans un amphi de l’université avenue Vercingétorix. Dans ces familles destructurées, se posent aussi des questions matérielles, les prêtres en chaire prennent alors le relais de l’administration, avertissent du montant et des pensions, des papiers à remplir des exonérations fiscales. On note ainsi une hiérarchie visible selon le grade du militaire tué : pour les enfants, l’orphelin du soldat touche 150F, mais celui du commandant 500 ! Pour la veuve on a aussi une échelle de 563F à 1050 ! Egalitaires dans la mort, égalitaires dans les conditions de vie dans la tranchée, leurs descendants ou leurs conjoints ne le sont pas. Une fois calculées les pensions des veuves et des orphelins,il faut tenir compte du coût de la vie et des restrictions ; on économise. Les économies « ordinaires » dans les campagnes sont courantes même en temps de paix, alors il faut encourager les économies « extraordinaires » Dans les écoles chrétiennes il est recommandé de ne pas donner de livres de prix, mais de beaux diplômes, et l’argent ainsi économisé sera remis aux bonnes œuvres. La nécessité de l’épargne s’affiche partout, il faut verser son or pour la défense de la Patrie, une défense qui selon « la semaine »est de 2 milliards par mois. (5) Il faut aussi souscrire aux obligations d’Etat. L’évêque dans ses sermons dénonce l’avarice de ceux qui ne donnent pas.

Comme on le voit la fameuse « Union sacrée » a sa réalité sur le terrain. Mais elle se traduit aussi par des manifestations importantes qui sont relatées. Ainsi à Lyon le 30 mai, lors d’une conférence de maître Charles Jacquier sur « la barbarie allemande »  qui se tient dans l’enceinte du cirque Rancy on souligne « le rapprochement cordial des représentants de l’autorité religieuse, militaire et civile qui se partagent la présidence de la réunion ». Se serrent en effet la main sous les applaudissements S.E. le Cardinal Sevin, M. Ruault préfet du Rhône, le général Meunier gouverneur militaire et Edouard Herriot maire de Lyon.

On trouve en Auvergne d’aussi émouvantes manifestations en novembre. Les fêtes de Toussaint 1915 vont revêtir, plus encore que l’année précédente, une solennité toute particulière. La veille de Toussaint le 31 octobre avait lieu au cimetière des Carmes Déchaux une manifestation patriotique à l’initiative de la municipalité (6) avec tous les corps constitués.

L’évêque qui avait été invité, fut autorisé à bénir les tombes où des couronnes avaient été placées par les autorités civiles « Nos soldats sont morts sur le champ de bataille pour sauver la France, notre Patrie » aurait-il alors dit simplement.

Sur le plan strictement religieux les cérémonies se succèdent, plus de 4 pages de la « semaine » sont consacrées à leur organisation et plus particulièrement à la célébration de 3 messes lors de l’office des morts du 2 novembre. C’est le père Sertillanges qui est chargé du sermon où il évoque « la gloire des morts » et rappelle que selon Job (VII, 1) « la vie de l’homme sur terre est un combat ».

Patriotisme et endurance semblent être les grands thèmes de cette année 1915, on croit à la victoire, des signes semblent encourageants « C’est l’Alsace-Lorraine reconquise, Strasbourg et Metz pavoisée aux couleurs de la France, la servitude de 40 ans volant en éclats, le Rhin de nouveau dans notre verre et la cocarde noire des alsaciennes changée en cocarde tricolore ».

Au mois de juillet la famille Rouzaud, chocolatiers propriétaires de la « La marquise de Sévigné », offrait une nouvelle chaire à l’église de Royat baptisée « chaire de la guerre et de la revanche ». Et pourtant rien n’annonçait la paix et « de l’humble cimetière de village, si près de l’église et qui souvent l’entoure, à la grande métropole urbaine et parisienne qui  en est plus éloignée, c’est la même procession vers les morts, pieuse et grave, touchante et fidèle ».

 

Notes :

1 – Louis Barthou (1862-1934) ancien ministre des travaux publics puis de l’instruction publique et des beaux arts, qui vient de perdre son fils tué au combat, ne retrouve un rôle  politique important qu’en 1917.

2 – René Bazin (1853 – 1932) juriste et un des écrivains de la Revanche, est souvent cité dans la revue, membre de l’Académie Française depuis 1903, c’est un catholique traditionnel formé à l’université catholique d’Angers qui en 1917 fonde le bureau catholique de la presse.

3 – Albert Londres (1884 – 1932) journaliste accrédité à la Chambre des députés, est réformé et non mobilisable en 1914, c’est un peu par hasard qu’il se rend à Reims à bicyclette et y est témoin du bombardement. Son article sur « l’agonie de la basilique » paraitra le 29 septembre dans le journal  « le Matin »,il y définit alors le rôle du journaliste « Notre rôle consiste à être là pour le grand jour. Ce grand jour se fait parfois attendre des mois ».

4 – Parmi les hôpitaux qui sont cités on trouve celui de Châtel – Guyon, de Royat, de Riom, les hôpitaux N° 8 et N°9 du lycée Jeanne d’Arc et celui du séminaire de Richelieu.

5 – Au 21 juin pour justifier le coût de la guerre, « la semaine » note : « On disait autrefois que pour équiper un soldat il fallait dépenser son poids en mitraille, on dit aujourd’hui que pour arriver à ce résultat il faut 3000 kg de métal ».

6 – Le maire de Clermont est alors Ernest Charles Vignaud (1845 -1927), médecin militaire spécialiste de la tuberculose, élu sur une liste de républicains modérés en 1912 sa mandature s’achève en 1919 où il est remplacé par Philippe Marcombes.

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