Facebook
Agenda
Web-TV
Rcf
Le Denier

1915 : « Pourquoi si triste… »


 La terre était caillée de sang
Ô mon cœur, pourquoi si triste ?

Ma maison est partie avec la fumée du feu
Ô mon cœur, pourquoi si triste ?

On a pris ma ville, on a pris Louvain
Ah quelles larmes mais tout est vain

Ô mon cœur, pourquoi si triste ?

Anaïs Nin *(1)
13 avril 1915

L’année 1914 qui vient de s’écouler reste selon l’expression de Benoît XV « une année de deuil, une année de grand deuil ». 301 000 soldats ont été tués en France, les « Semaines religieuses » publient et continueront à publier les longues listes « des tombés au champ d’honneur » de leur diocèse ; le « douloureux nécrologe funèbre » selon son expression empruntée à Barrès. Les noms de ces martyrs seront inscrits dans les paroisses sur un papier orné dans des cadres, puis émaillés ou gravés dans le marbre une fois la paix retrouvée.

La paix, chacun y aspire ; et l’année 1915 s’ouvre par des prières individuelles ou collectives pour y parvenir. « Da Pacem » ! « Nos supplications pour l’heureuse issue de la guerre et la prompte conclusion de la paix, nous ne saurions trop les multiplier ».
On prend conscience de la précarité de son sort comme cet ancien élève de la maîtrise de la cathédrale de Clermont :

 « Seigneur entre vos mains, je remets tout mon être !
A votre tribunal, je puis soudain paraître

Petit soldat français sur la terre couché,
Je puis être à l’instant par un obus fauché »

Ou en essayant de rester « neutre » comme le Pape Benoît XV lors des ses vœux : qu’elles tombent à terre les armes fratricides ! Qu’elles tombent enfin ces armes tachées de sang… et que les mains qui ont du les manier reviennent aux travaux de l’industrie et du commerce, qu’elles reviennent aux œuvres de la civilisation et de la paix »

La revue, comme en avait décidé la rédaction avec l’imprimeur Monsieur Bellet dès 1914 reprend les mêmes rubriques. Mais sur les quelques 1000 pages que compte le volume de l’année 1915 : un tiers sont consacrées directement au conflit avec la rubrique « au jour le jour », et si l’on ajoute les textes de réflexion, les prières, les comptes rendus venant d’autres diocèses et les bibliographies, des lettres de soldats ou de prêtres, c’est la moitié de l’ouvrage qui y est consacrée. La liturgie en dehors de la période de Carême (et encore, car y sont évoqués les célèbres prêches du Père Janvier *(2) en la cathédrale Notre Dame de Paris), passe au second plan.
C’est donc « au jour le jour » comme depuis décembre 1914 que la « Semaine » nous relate les principaux faits militaires.

Cette présentation « au jour le jour » semble être, dans ce que l’on trouver sur les fac-similés publiés dans Gallica, une originalité du diocèse, ailleurs on trouve des rubriques proches comme « nos prêtres au devoir » mais qui ne parlent que des fronts concernés par les ecclésiastiques. Quelles en sont les sources ?  Elles sont rarement citées : des journaux locaux comme le  « Moniteur du Puy de Dôme » qui présente la guerre européenne et ses victimes locales ? Ou comme plus probablement « L’Avenir » quotidien de droite qui publie par exemple en mars 1915 le détail des lieux de combat y compris aériens, des Dardanelles au front russe et qui présente effectivement des similitudes avec les écrits de la semaine religieuse aux mêmes dates ? Sources rarement citées donc sauf quand il s’agit des journaux étrangers (notre surprise est grande, par exemple de voir comme source le « Times » ou le « Washington Post »), on a souvent aussi l’impression qu’il s’agit de communiqués officiels remaniés par la revue. Contrairement  à ce qui a pu se passer ultérieurement, il n’existe pas à proprement parler de correspondants de guerre, certains journalistes de grands quotidiens sont bien accrédités auprès de états-majors mais n’ayant pas le droit de se rendre seuls sur le front, ils se contentent de transcrire les propos de l’armée. Pourtant la population civile n’est pas complètement privée de témoignages car il y a la photographie  (on pense à l’Illustration) mais ce ne sont pas des publications axées sur le local et elles restent cher.

On a aussi l’édition qui ne pratique pas la même autocensure ou censure imposée. (Blessé le 25 avril 1915, Maurice Genevoix commence l’écriture de ce qui deviendra « Ceux de 14 »)

Cette présentation « au jour le jour » est difficile à suivre actuellement, mais il faut la remettre dans le contexte du temps, on sait que dans les écoles, les instituteurs « ces hussards noirs de la République » dans leur salle de classe avaient accroché des cartes du front et qu’ils déplaçaient avec des épingles de couleur différente ou de naïfs petits drapeaux de papier les offensives et les positions des troupes. On a chez les diaristes comme par exemple l’enfant que fut le Père Yves Congar de ces petites cartes naïves comme témoins. Pour une meilleure compréhension des événements nous les regrouperons thématiquement comme nous y sommes habitués. Ce qui nous permettra de voir l’importance donnée à certains faits, car se cachait insidieusement parfois une propagande victorieuse ; il ne fallait pas que dans nos campagnes éloignées du front, peu informées par un courrier censuré*(3), promptes aux rumeurs ne se glissent des pensées défaitistes.

Pour les autres rubriques concernant la guerre, elles sont souvent très proches selon les diocèses ; comme les articles concernant les prisonniers où l’on mentionne les initiatives pontificales, suisses ou du comité catholique de secours aux prisonniers, comme ceux aussi concernant la vie religieuse sur le champ de bataille (organisation des messes, communion des soldats ou viatiques). Les quêtes font aussi apparaître la générosité des fidèles mais elles sont plus détaillées dans le diocèse de Clermont où le don même le plus modeste est signalé (Est-ce pour lutter contre une tradition voulant que l’auvergnat soit près de ses sous !)

Tristesse ou mélancolie ? On ne sait pas souvent que la chanson « Lili Marlène » est née en avril 1915 chez les allemands qu’elle est imprégnée de la même nostalgie de l’autre côté de la tranchée  (elle ne connut aucun succès avant 1941).

« Vor der kaserne  …………………………….. Devant la caserne
Vor dem grossen Tor …………………………. Devant son entrée

Stand eine laterne……………………………… Il y a une lanterne
Und steht sie noch davor……………………. Et elle est encore là
So woll’n wir uns wieder seh’……………… Nous voudrions bien la revoir
Bei der Laterne wollen wir stehen………. Et nous tenir devant elle

Wie einst Lili Marlen …………………… Comme autrefois Lili Marlène »

 

Notes :

1 – Anaïs Nin (1903-1977) est un écrivain franco-cubain qui doit sa notoriété à ses journaux intimes ou érotiques. Enfant précoce, c’est à onze ans qu’elle commence son journal par des lettres à son père qui l’a abandonnée ou par des poèmes. « Mon chagrin m’a fait construire une caverne pour me protéger : mon journal ». Son œuvre très variée du fait de sa proximité avec Henri Miller, sera souvent portée au cinéma ou au théâtre.

2 – Marie-Albert Janvier (1860-1969) fut le prédicateur du carême de la cathédrale -Notre Dame de Paris- 1903 à 1924, ce dominicain, aumônier des milieux littéraires  et artistiques, ami de René Bazin supervisa un moment les Semaines religieuses du diocèse de Paris.

3 – le service de la censure est organisé dès le 30 juillet 1914, c’est-à-dire trois jours avant la mobilisation. Les consignes sont simples : interdiction de préciser ses positions, de dévoiler ses conditions de vie, d’exprimer des idées pacifistes ; bref d’écrire toute information qui pourrait être exploitée par l’ennemi. C’est le 26 janvier 1915 que le grand quartier général institue des visites impromptues dans les bureaux de poste du front ou de l’arrière pour voir si les consignes sont respectées. Vaste travail car on estime pour le seul bureau militaire de Paris un envoi de 4 millions de lettres journalières ! C’est le lien fragile entre le « poilu » et sa famille. Le service de censure concerne aussi la presse. On connaît la célèbre critique de la censure politique de la presse du 26 août 1915 de Clemenceau à l’encontre du Figaro dans l’homme enchaîné. : « C’est à la liberté de parole, à la liberté de la presse que font appel des hommes qui ont pu redouter à certaines heures les excès d’une liberté jugée par eux incapable de se modérer elle-même, mais qui comprennent enfin que la liberté égale pour tous est de notre commun patrimoine où elle apporte à chacun de nous la réciproque garantie de ce droit intangible sans lequel il n’est pas de noblesse de l’homme civil »

(À suivre)

 
 
X