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Le Denier

Ordination de Mgr Luc Crépy, Le Puy, Dimanche 12 avril 2015


Frères et Sœurs,

Vous me permettrez de commencer notre méditation, un peu en souriant, par une remarque qui peut nous emmener plus loin qu’il n’y paraît. En écoutant la proclamation ordination épiscopale de Mgr Crépy par Mgr Simonde l’Evangile, à l’instant,  vous avez peut-être pensé à l’adage populaire bien connu  : « Moi, je suis comme Saint Thomas, je ne crois que ce que je vois. »  Cet adage est devenu emblématique  de tous les esprits qui se croient forts et qui font profession de ne jamais s’en laisser conter. Alors, s’il vous arrive de vous abriter derrière cette formule en apparence définitive, permettez-moi une simple observation. Si un jour prochain vous voyez un arc-en-ciel, et si vous ne croyez que ce que vous voyez, vous compterez donc sept  couleurs. ( Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge ..)

Pourtant, celui qui voudrait s’enfermer dans cette évidence risquerait très vite de se faire brûler, car il aura oublié… l’ultraviolet. Et, chose aussi surprenante, comme nous le savons aujourd’hui, il  risque même de se faire photographier dans la nuit par une caméra… infrarouge. Les sept couleurs dont donc bien plus que sept.

Je ne développe pas davantage : déjà dans  l’ordre du monde sensible, la réalité si riche et si complexe de notre univers nous invite à dépasser ce que voudraient nous imposer les évidences immédiates. Et ce qui est déjà vrai pour la perception des réalités de l’univers est a fortiori encore plus vrai lorsque nous entrons dans la complexité des relations interpersonnelles. Pour connaître quelqu’un, il ne nous suffira jamais de l’observer de l’extérieur, il faut aussi savoir entendre ce que cette personne peut nous confier de ce qu’elle vit intérieurement. 

Allons encore plus loin : cette supériorité de l’audition sur la vue est encore plus vraie lorsqu’il s’agit pour nous de réfléchir à la signification de notre existence. L’univers visible qui nous entoure est-il à lui-même sa raison d’être ? Ou bien nous est-il confié par un Donateur en qui nous pourrions reconnaître la Source de toute vie et le Créateur de toute existence possible ?  Ici, il ne suffira pas de voir et de chercher à voir, il faudra… écouter. Car nous ne pouvons rencontrer ce Dieu, Donateur de tout, que s’il vient à nous et se révèle lui-même en sa Parole. C’est pourquoi, tout au long de la Bible nous trouvons cette invitation : « Ecoute Israël, le Seigneur ton Dieu est l’Unique. »

A sa manière, aujourd’hui, Saint Thomas nous invite à faire ce passage : avec lui,  Il faut apprendre à passer de l’évidence, qui  juge de l’extérieur, à la confiance, qui permet d’accueillir la confidence et qui est déjà comme une invitation à la foi. A cet égard, Saint Thomas est un modèle pour notre époque, car nous avons tous à faire ce passage, cette conversion, de l’évidence de nos vidéos et de nos écrans à la confiance, autrement profonde, envers une Parole à nous adressée. C’est ici, sans doute, l’un des grands défis apostolique de notre temps, et l’un des plus grands services que nous puissions rendre à nos contemporains : inviter à retrouver les chemins de l’intériorité, inviter à retrouver toute la profondeur de l’expérience spirituelle.

De tous les Apôtres, Thomas est sans doute l’un de ceux qui nous sont les plus fraternels, car la simplicité de ses questions et l’expression de ses doutes nous le rendent étonnamment proche. Alors cheminons avec lui. Lui qui voulait voir a su, finalement, entendre. En effet, si vous avez bien écouté l’Evangile, vous aurez retenu que Saint Thomas ne s’est pas enfermé dans sa posture première. Il a su aller au-delà de sa fausse assurance. A l’invitation de son Maître, il a accepté de surmonter ses doutes pour entrer dans la foi.

Alors soyons vraiment disciples de Saint Thomas ; laissons nous conduire jusqu’à sa magnifique profession de foi : «  Mon Seigneur et mon Dieu ! ». Et sachons lui garder toute notre gratitude, car c’est lui qui nous a mérité cette si belle béatitude : « heureux ceux qui croient sans avoir vu ! »

Cet itinéraire spirituel de l’Apôtre Thomas nous permet d’entrer dans l’intelligence du mystère que nous célébrons ensemble ici ce soir. L’ordination d’un évêque nous donne à comprendre ce qu’est la mission première et centrale de l’Eglise : rendre témoignage au Christ ressuscité. Dans la société qui nous entoure, nous n’avons pas d’autre légitimité que celle-ci : Comme successeurs des apôtres nous avons été établis pour annoncer la Résurrection du Seigneur et annoncer de sa part que le Pardon est offert. C’est la même parole qui retentit parmi nous ce soir, comme elle a retenti à Jérusalem au moment où Jésus a rencontré ses disciples : « La Paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. »

En accueillant ce soir votre nouvel évêque, vous accueillez Celui qui l’a envoyé. Au début de notre célébration vous avez entendu la lecture de la lettre du Pape François qui a nommé Mgr Luc Crépy. Mais  à travers cette nomination par le Successeur de Pierre, à Rome, c’est la grande tradition apostolique qui se continue par le don de l’Esprit Saint, que Jésus a envoyé sur ses apôtres, ainsi que nous le rapporte ce soir l’Evangile selon Saint Jean. C’est pourquoi, dans un instant, nous allons tous ensemble invoquer l’Esprit. Puis viendra  un dialogue solennel au cours duquel votre évêque s’engagera à servir fidèlement le Christ et l’Eglise, dans la communion du collège épiscopal que le successeur de Pierre garde dans l’unité. Ensuite nous nous établirons dans la Communion des Saints pour bien signifier que ce qui s’accomplit se soir s’enracine dans  la continuité de la prédication des Apôtres et dans le rayonnement de l’Esprit qui a sanctifié tant d’hommes et de femmes, de génération en génération, et dans des peuples et des cultures très différents. Puis ce sera l’ordination, par la grande prière de consécration et l’imposition des mains par tous les évêques présents ce soir. Ainsi, frères et sœurs, par le ministère de l’Evêque qui vous est donné ce soir vous serez enracinés, en même temps, dans la continuité de la Foi reçue des Apôtres et dans l’universalité de l’Eglise, aujourd’hui répandue parmi tous les peuples de la Terre.

A bien y réfléchir, il peut paraître étonnant que Jésus ait donné si peu de consignes pratiques à ses Apôtres. Mais c’est sans doute cela qui fait la force et la fécondité de l’Eglise à travers les temps. La Mission première reste inchangée : Témoigner, dans la force de l’Esprit-Saint, de la Résurrection du Christ. Pour le reste, il convient à chaque époque, selon la culture de ce temps, d’adapter les formes d’organisation  concrète que l’Eglise doit se donner. Vous avez déjà découvert, mon cher Luc, et vous allez encore découvrir la grande variété des décisions qu’il vous faudra prendre pour servir l’Eglise à laquelle vous êtes envoyé aujourd’hui. Il est probable que la plupart des observateurs de la vie de notre société, et donc aussi de l’Eglise, ne percevront souvent que cette diversité de vos engagements. Les jeunes qui préparent la confirmation ne manqueront pas de vous interroger aussi sur ce qui vous apparente à bien des décideurs sociaux ou culturels. Mais vous, vous n’oublierez jamais, au milieu de  toutes ces sollicitations, que votre ministère trouve sa raison d’être et son unité profonde dans ce témoignage rendu à la Résurrection du Seigneur. Je crois pouvoir dire que vous, vous aurez souvent à rappeler ceci, qui fait l’originalité de notre ministère.

Alors je vous souhaite de faire vôtres, en toutes circonstances, les deux dispositions spirituelles qui nous ont été rappelées par les deux premières lectures qui ont été proclamées avant l’Evangile. Gardez vivante en vous la Passion de l’Apôtre Paul. Lui qui a dû faire un long et profond chemin de conversion avant de devenir Témoin de l’Evangile, reste à jamais un modèle à imiter par tous les apôtres et les missionnaires : « Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile ! » Que cette passion vous anime tout au long de votre épiscopat et qu’elle soit contagieuse pour tout le peuple auquel vous êtes aujourd’hui envoyé. Vous avez été supérieur de séminaire, vous savez donc à quel point il est important de faire partager cette passion pour le Christ par les prêtres, les diacres, les séminaristes, les consacrés et tous les baptisés engagés dans la société civile et dans l’Eglise. Car un évêque seul, sans ces nombreux collaborateurs, ne peut pas grand-chose. Dans le ministère qui nous est confié, il faut veiller à ne jamais confondre notre personne et notre fonction, car notre fonction, Dieu Merci, est bien plus grande que les possibilités d’une seul personne.

Dans votre premier engagement comme prêtre vous aviez choisi de vous mettre à l’école d’un grand missionnaire, lui aussi passionné de l’Evangile, Saint Jean Eudes : évangélisateur de la Normandie et de la Bretagne, au XVII siècle, une époque à bien des égards aussi difficile que la nôtre. Vous ne serez donc pas dérouté par la tâche qui vous est confiée dans ce diocèse du Velay et dans cette province d’Auvergne. Votre filiation Eudiste vous a rendu sensible à la dévotion envers Marie, la Mère de notre Sauveur. Vous aurez cette joie profonde d’exercer votre ministère sous la protection de Notre Dame de France. Et vous aurez aussi la joie, dès l’an prochain, de vivre le Grand Jubilé du Puy.

Mais en même temps que vous serez animé par cette passion de l’Evangile, gardez aussi cette confiance à laquelle nous invite le Prophète Ezéchiel : en dernière instance et quel que soit le degré d’investissement personnel qui nous est demandé, c’est le Seigneur lui-même qui, à travers le ministère des uns et des autres, prend soin de son Peuple. C’est lui  l’unique Pasteur. Il n’y a pas de contradiction entre ces deux attitudes spirituelles : dans notre ministère, la passion la plus intense doit se conjuguer au désintéressement le plus profond. L’unification se fait par la prière. Action de Grâces pour ce que le Seigneur nous donne et intercession pour un peuple en attente. Intercession surtout pour tous ces peuples qui sont nos frères et qui souffrent cruellement  aujourd’hui de violence, d’humiliations, de persécution. En particulier au Moyen-Orient et en Afrique. Nous ne pouvons pas les oublier, car, dans notre ministère épiscopal, nous devons aussi porter, comme l’a écrit l’Apôtre Paul, le souci de toutes les Eglises. Ce souci, nous le porterons avec les évêques du monde entier, dans le dynamisme du Jubilé de la Miséricorde que le pape François vient d’annoncer.

En ce jour de joie, prions, Frères et Sœurs, par l’intercession de Notre Dame du Puy : Que  Dieu manifeste sa  miséricorde en faveur de tout son peuple !

+ Hippolyte Simon
Archevêque de Clermont

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