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Découverte de l’église de JESUS-OUVRIER


Par Dominique Généville

 

Présentation :
L’église de Jésus-Ouvrier va fêter ses 50 ans. Elle a été qualifiée de « quintessence de Vatican II ». Fruit de ce concile, elle est en effet un exemple très réussi d’architecture liturgique nouvelle en béton invitant à expérimenter la vie chrétienne comme mission dans l’Esprit et communion ecclésiale ouverte à tous. Son architecture et son mobilier liturgique ont pour objectif de favoriser un accueil inspiré de celui du Christ, fondé sur la dynamique de la rencontre.

 

Le concile Vatican II a encouragé la participation des arts contemporains à l’art liturgique des églises. Dans l’église de Jésus-Ouvrier, ils sont présents avant tout par son architecture, mais aussi par son mobilier liturgique, par son chemin de croix, et par son ensemble de verrières.

Une église des périphéries :

Accueillir comme le Christ, c’est se faire proche des hommes, être là pour eux.

L’église actuelle de Jésus-Ouvrier revêt un caractère de mission de par sa situation, dans la mesure où elle a été bâtie dans une périphérie, sur une zone marécageuse naguère quasi inhabitée du nord-Est de Clermont-Ferrand. Elle a remplacé en 1970 une église néo-romane de 1926 effondrée, et se devait donc d’être légère, stable et économique. Soutenue par des pilotis profonds, sa base très large permet une bonne répartition de son poids. Les murs sont bas, et la vaste toiture légère n’est pas surchargée d’un clocher, celui-ci étant remplacé par un campanile adjacent à l’église.

[ Il est à signaler que cette contrainte, liée à la nature du sol, trouvait une réponse dans la recherche des architectes d’alors, désireux de rendre compte des caractéristiques de la vie contemporaine par une esthétique de légèreté dynamique, d’énergie, de transparence, et d’immatérialité. Ainsi, R. Le Ricolais pour alléger au maximum le poids de ses structures, augmentait-il au maximum leur portée, et proposait-il de recourir au système de couverture des tentes… Cela a été à l’origine de projets avec de grandes voiles légères de béton où se joue le vent, ce qui déboucha sur la réalisation d’une série d’églises-tentes, dont celles du Perpétuel Secours et de Jésus-Ouvrier. André Le Donné présentera au 27e salon d’Art Sacré de 1978 le projet d’une « tente pour l’Église de notre temps ».

C’était une révolution pour l’architecture, car les fondations changeaient de fonction, qui devenait moins de supporter le poids de la toiture que de l’aider à résister au vent : « Désormais nous attachons nos édifices au sol au lieu de les poser. » (Georges Mercier). Les formes elles-mêmes, comme celles de la toiture de l’église de Jésus-Ouvrier, sont conçues pour briser le vent et ne pas lui donner prise.

Peu avant sa construction, en 1968, le Cardinal Giacomo Lercaro disait aux artistes :

« L’Église du Seigneur peut donc être vraiment une tente mobile que l’Esprit pose où il veut et dont les formes doivent être continuellement réinventées par les hommes attentifs à l’Esprit. »]

Une église en forme de tente :

Eglise Jésus OuvrierL’église de Jésus-Ouvrier est remarquable par son architecture béton en forme de tente touareg, particulièrement mise en valeur par le soleil levant.

La différence avec l’architecture basilicale de l’église précédente marque une rupture radicale avec le plan adopté depuis le haut Moyen-Age, propice aux actions processionnelles. Cette rupture est due au courant de renouveau liturgique ayant préparé et présidé au Concile Vatican II, et à la perception nouvelle que la communauté ecclésiale avait d’elle-même, se vivant maintenant moins comme une hiérarchie que comme une communion.

Le béton répondait au souci de sobriété et d’économie, et le développement de nouvelles techniques de travail de ce matériau permettait désormais des formes inédites, stimulant une créativité architecturale encouragée par Vatican II.

Une église dépouillée, qui dit l’essentiel de ce qu’est l’Église, et de ce qu’elle vit.

C’est une forme d’art total, où tout est à la fois signifiant et agissant.

Accueillir comme Jésus, c’est expliquer le sens, et favoriser une expérience.

Signifiant :

> Vivre sous la tente, comme Abraham, c’est se reconnaître, selon les mots de Paul, « pour étrangers et voyageurs sur la terre.» (Hé 11, 8-10. 13)

« Car nous le savons, si notre demeure terrestre, qui n’est qu’une tente, se détruit, nous avons un édifice, œuvre de Dieu, une demeure éternelle dans les cieux, qui n’est pas faite de main d’homme. […] Nous qui sommes dans cette tente, nous gémissons, accablés… » (2 Cor 5, 1-4)

C’est une dimension très importante car beaucoup de fidèles sont d’origine étrangère.

Cela rejoint la signification du mot « paroisse ». (qui vient du grec paroikia, « résidence en pays étranger », « séjour d’étrangers ».)

> Une église-tente est signe d’un cheminement. Et donc de la dimension synodale de la vie de l’Église, selon la définition du Pape François : « L’Église n’est rien d’autre que le peuple de Dieu qui chemine ensemble (syn-odos) sur les sentiers de l’Histoire à la rencontre du Christ Seigneur ».

Ce cheminement rassemble et fonde en communauté : Le déploiement des bancs en éventail devant le chœur favorise la participation de chaque baptisé à la célébration et à la vie de la paroisse. Ce demicercle est signe de la coresponsabilité de tous les baptisés, de leur communion fraternelle, de leur concertation, et de leur unité. Ensemble, ils font Église.

> Une église-tente invite explicitement à rencontrer Dieu :

Symbole de la vie, la tente est le lieu où Dieu visite l’homme :

« Le SEIGNEUR apparut à Abraham aux chênes de Mamré alors qu’il était assis à l’entrée de la tente dans la pleine chaleur du jour. » (Gn 9, 20-21)

Le type d’église-tente se réfère directement à la tente de la rencontre dressée dans le désert selon la demande de Dieu à Moïse :

« Moïse prenait la tente, la déployait à bonne distance (héb : loin de) en dehors du camp et l’appelait : « Tente de la rencontre ». Et alors quiconque voulait rechercher le SEIGNEUR sortait vers ( héb : « devait se rendre à ») la tente de la rencontre qui était en dehors du camp. Et quand Moïse sortait vers la tente, tout le peuple se levait, chacun se tenait à l’entrée de sa tente et suivait Moïse des yeux jusqu’à son entrée dans la tente. Et quand Moïse était entré dans la tente, la colonne de nuée descendait, se tenait à l’entrée de la tente et parlait avec Moïse. Tout le peuple voyait la colonne de nuée dressée à l’entrée de la tente : tout le peuple se levait, et chacun se prosternait à l’entrée de sa tente. » (Gn 33, 7-10)

> L’église-tente est par excellence le lieu du don de l’Esprit :

« Le dernier jour de la fête [des Tentes], qui est aussi le plus solennel, Jésus, debout, se mit à proclamer : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et que boive celui qui croit en moi. Comme l’a dit l’Écriture : « De son sein couleront des fleuves d’eau vive ». Il désignait ainsi l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui. » (Jn 7, 37-39)

Agissant :

La dimension synodale développée depuis Vatican II se traduit et se vit concrètement à l’intérieur de l’église en accord avec les deux étymologies possibles du mot synode : par la largeur du seuil qui permet d’y pénétrer, et par le grand nombre des allées qui convergent vers le chœur.

On le voit, l’architecture de cette église ne se contente pas d’être symboliquement parlante, elle invite fidèles et visiteurs à vivre une expérience. Elle vise à produire un effet : on peut parler d’une pragmatique de cette architecture.

[C’est là une des caractéristiques de notre époque. On retrouve cette dimension notamment dans l’approche contemporaine des Saintes Écritures, perçues comme actes de communication cherchant à produire un certain effet sur leurs destinataires, et dont on apprécie l’efficacité.

La catéchèse elle-même a fait depuis 2007 un retour à une pédagogie mystagogique qui se fonde sur l’expérience liturgique.]

Le plan de cette église-tente est certes un carré, mais vécu comme losange : on entre par la pointe ouest, et le chœur se trouve en face, à la pointe est. Les diagonales sont privilégiées et donnent une impression remarquable de profondeur et de largeur. Les murs bas s’élèvent en leurs milieux, soutenus par quatre piliers imposants qui convergent vers le centre de la tente. Ces murs n’arrêtent pas le regard, mais le dynamisent et le conduisent. L’église est fortement centrée au-dessus de la nef. Pas d’élévation ni de mur frontal derrière le chœur, mais une un court pilier encadré de verrières.

Cependant, la pointe ouest percée d’une très large entrée et précédée d’un sas donne l’impression d’entrer dans un bâtiment en forme de pentagone. Cette forme harmonieuse, construite sur le nombre d’or, est évoquée directement par l’estrade du chœur, et indirectement par l’étoile lumineuse à cinq branches dressée au-dessus de l’entrée.

Une église largement ouverte pour un accueil universel :

Eglise Jésus OuvrierDe grandes portes doubles entièrement transparentes donnent sur l’extérieur. Elles percent les deux vastes verrières, lesquelles ne doivent pas, comme des murs de lumières colorées, isoler les fidèles du monde ni de la nature. Soleil, fleurs, oiseaux et écureuils animent nos liturgies.

Ces nombreuses portes marquent une volonté d’accueil en toutes directions. Elles symbolisent la vocation multiethnique et multiculturelle toujours très actuelle de ce bâtiment et de la communauté. Les différentes statues de la Vierge vénérées et fleuries sont un témoignage vivant de cette universalité.

Ces portent posent et résolvent à leur façon la question du rapport entre l’extérieur et l’intérieur qui mobilisait les artistes du début du XXe siècle, comme Raoul Dufy, Henri Matisse, ou Louis Dussour.

Elles sont largement ouvertes pendant l’été, et un vent vivifiant circule dans l’église. Tout un symbole…

Un mobilier liturgique dynamique : une esthétique de la rencontre et du don de soi :

> Le mobilier du chœur, a été réalisé par Alain Dumas en 2015. Sa principale qualité est de faire écho à cette dynamique de la rencontre et de permettre de la vivre.

L’ambon de cuivre s’avance vers l’assemblée comme l’avant d’un navire, pour porter la Parole vers la nef. Le Christ en croix n’est pas conforme à la vérité historique des récits bibliques. C’est une composition intellectuelle : il jaillit comme dans la double dynamique de la résurrection, vers l’assemblée et vers le ciel, en abolissant la croix. L’autel de cuivre jaillit également du bas vers le haut et s’éclaircit, s’élargissant d’un petit carré à un grand cercle, pour que se vive la rencontre eucharistique, dans un unique mouvement de don qu’appelle le chant de l’épiclèse, particulièrement important pour la théologie issue de Vatican II :

« Envoie ton Esprit sur la coupe, envoie ton Esprit sur ton peuple rassemblé ! »

Accueillir comme Jésus, c’est s’ouvrir à l’action de l’Esprit

> Un chemin de croix émouvant :

Eglsie Jésus Ouvrier-Chemin de croixPeint en 1931 par Jean-Aristide Rudel, il est touchant par l’utilisation de gros plans, la luminosité chaleureuse et tendre des couleurs, le regard du Christ, et la mise en valeur des mains tendues.

Contempler le Christ dans les différentes étapes de ce chemin de croix, c’est s’approcher du Christ souffrant pour vivre cette rencontre, c’est entrer en intimité avec lui.

Accueillir comme Jésus, c’est se donner.
Un regard bienveillant porté sur autrui.
Une parole qui désigne, comme une main tendue,
vers une rencontre possible avec Celui qui est Lumière.

Des verrières qui disent le mystère :

Le bel ensemble de verrières est une des dernières compositions de Jean Barillet, alors au sommet de son art. Réalisée en dalles de verre de couleur d’épaisseur irrégulière serties dans le béton, chacune est sillonnée de lignes de plomb noires souples comme gonflées par le vent, à la fonction purement graphique.

Ce sont des compositions abstraites, visant à transmettre des émotions plastiques par le jeu des matières, des couleurs, des lumières, et le rythme graphique des lignes.

Ce choix de l’abstraction traduit les limites du dessin comme celle des mots à dire le mystère de Dieu et le mystère de l’Homme. L’abstraction exprime le mystère. Mystère d’une présence, et mystère d’un sens. L’abstraction ouvre le cœur à la transcendance.

Accueillir comme Jésus, c’est s’adresser à l’Homme, c’est honorer son mystère.

Eglise Jésus OuvrierNon figuratives, ces verrières constituent une sorte de langage visuel transculturel parlant pour tous. La symbolique des couleurs et la suggestivité abstraite des formes, en évoquant quelques attitudes très humaines, rejoignent sans la révéler l’expérience intime de chacun. Avec des procédés très simples elles disent l’Homme, suggérant par exemple le refus, la mort et la violence, la séparation, la solitude et le deuil. Parlant de l’Homme, elles parlent également de Dieu. Car elles éveillent la mémoire des croyants, rappelant des passages de la Bible, évoquant la Création, le sabbat, la présence Trinitaire, l’Alliance, le dialogue entre le ciel et la terre, l’eau jaillissant du cœur transpercé du Christ et l’onction, la gloire du peuple de Dieu, la double nature du Christ… Elles sont liturgiques parce qu’elles se font, pour qui les contemple, Parole pour les yeux.

Accueillir comme Jésus, c’est être en référence à l’Écriture

Les deux grandes verrières peuvent paraître surprenantes, et même paradoxales, par l’utilisation abondante de verres gris et noirs. Comme de l’anti-lumière, qui évoquerait plutôt le mot « ténèbres ».

TÉNÈBRES !… Ce mot renvoie à la Bible, à différents moments importants de l’Histoire biblique où sont évoquées les ténèbres : la Création du monde, la mort de Jésus, le Prologue de Jean…

Plastiquement, les ténèbres du vendredi saint sont peintes sur le chemin de croix.

Ce sont des clés qui permettent de lire ces belles verrières, de les contempler en les mettant en résonance avec la Parole qui fonde la foi chrétienne et la liturgie pour laquelle est construite cette église.

Pierre relie les ténèbres à la vocation des baptisés qu’il définit ainsi :

« …vous êtes la race élue, la communauté sacerdotale du roi, la nation sainte, le peuple que Dieu s’est acquis, pour que vous proclamiez les hauts faits de Celui qui vous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière » (1 Pi 2, 9)

Accueillir comme Jésus, c’est accomplir sa vocation de baptisé.

Dominique Généville

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