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Le Denier

Charles Mannay, 1745-1824

Archives diocésaines


Un évêque oublié en son pays d’Auvergne, bien mieux connu sur d’autres terres…

Article de Jean Labbaye, archiviste du diocèse de Clermont.

Une jeunesse discrète
Le 13 octobre 1745, naquit à Champeix Charles Mannay. Son père, Simocharles mannayn, était un important agent seigneurial au service de la famille d’Allègre, une célèbre famille noble qui possédait, entre autres, la vaste seigneurie de Champeix. Les Mannay étaient donc des bourgeois aisés. C’était une famille de notables dont les liens avec la famille d’Allègre, très influente à la cour de Versailles, ont pu contribuer à l’ascension de Charles.
On ne connaît rien de son enfance à Champeix sinon qu’il embrassa de bonne heure la carrière ecclésiastique et qu’il dut faire ses première études au séminaire de Clermont. Puis, doté en novembre 1767 d’un titre de 80 livres, nécessaire pour être admis au sous-diaconat, il voulut satisfaire son esprit d’aventurier et partit à Paris achever ses études en vue de la prêtrise.

La réussite parisienne   charles mannay blason
Il poursuivit ses études au séminaire de Saint-Sulpice de Paris et fut ordonné prêtre en mars 1770 en l’église Saint-Nicolas du Chardonnet. Esprit brillant, on lui proposa de compléter ses études et il disposa d’une pension du roi qui lui permettra d’obtenir à la Sorbonne  ses diplômes de licence (il fut reçu le premier), puis en 1775 de docteur en théologie. Entre temps, au séminaire, il devint répétiteur en philosophie et, parmi ses élèves, figure un jeune séminariste…Charles-Maurice de Talleyrand, alors âgé de 16 ans, et qui sera plus tard une des personnalités politiques et religieuses les plus contestées des divers régimes français qui suivront…
Une amitié se noua avec le jeune comte et avec la famille ; aussi pendant trois ans Mannay fut précepteur dans la maison Talleyrand-Périgord. Cette fonction fut déterminante pour sa carrière future. C’est ainsi qu’il fit connaissance de l’oncle de Charles, Alexandre de Talleyrand, alors archevêque de Reims. Découvrant ce prêtre si doué, il le nomma en 1778 vicaire général de Reims. En 1780, Mannay exerça en outre, en collaboration avec Charles Talleyrand, la fonction de sous-agent général du clergé (une fonction qui consistait à organiser le recouvrement de la contribution volontaire versée par le clergé de France à l’Etat), et il semble avoir fort habilement réussi dans cette charge. Ce qui lui assura une certaine notoriété.
Ainsi a-t-il su sortir du rang par ses qualités et ses réussites intellectuelles, mais aussi ménager son avenir par des relations précieuses.

L’ombre de la Révolution
Eclate alors la Révolution. Charles Mannay, qui avait conservé son domicile à Paris, fut choqué par les choix politiques de Talleyrand, devenu récemment évêque d’Autun. Refusant le serment le serment de fidélité à la Constitution civile du clergé, il partit en exil avec l’archevêque de Reims en Angleterre, puis en Ecosse où il devint aumônier d’une congrégation religieuse. Les mesures prises contre l’Eglise en France le heurtèrent profondément. C’est pourquoi, après la conclusion du Concordat de 1801, il vit en Napoléon un sauveur de l’Eglise : «  Il a paru et les divisions ont cessé…La religion a recouvré tous ses droits », dira-t-il plus tard.
Après onze ans d’exil, Mannay revint en France et, sans doute, grâce à l’entremise de Talleyrand, Napoléon le nomme évêque de Trèves en juillet 1802, trois mois après que Mgr Duwalk de Dampierre ait été nommé évêque de Clermont. Il fut sacré évêque en la chapelle des Carmes de Paris le 18 juillet (dans la même église que le nouvel évêque de Clermont).

Evêque en terre allemande
Le nouveau diocèse de Trèves avait été profondément remanié (en raison des conquêtes de Napoléon) et ne correspondait qu’à une partie de l’ancien grand archidiocèse ; par le fait même, l’évêque n’étant plus prince Grand Electeur, il perdit donc toute signification politique. Mannay ne parlait que très peu l’allemand et il avait toujours à sa disposition un interprète, mais il s’est bien adapté à ce diocèse étranger et durant quatorze ans il va laisser à Trèves une œuvre durable.
Il travailla principalement à la restauration matérielle du culte : il restructura le réseau paroissial désorganisé par la succession des guerres ; il réussit à augmenter le nombre des paroisses reconnues par la loi et à sauver une série d’églises de valeur et des biens paroissiaux. Cette nouvelle organisation durera jusqu’au milieu du XX° siècle ! Malgré les obstacles de la langue, il consacra beaucoup de temps à faire des visites pastorales dans toutes les paroisses, organisa des missions et adressa à ses fidèles de nombreuses lettres pastorales.
Il fit remettre en état la cathédrale, y installa un nouveau chapitre cathédral (parmi les chanoines, Jean-Hubert Mannay, son frère cadet, ancien curé de Châtel-Montagne, alors du diocèse de Clermont, avant la Révolution). Il mena avec succès des négociations en vue de la restitution de biens diocésains non encore aliénés. C’est ainsi qu’il réussit à récupérer la maison canoniale et à obtenir des bâtiments pour réorganiser le séminaire, et en 1806 il fonda un hôpital, puis diverses œuvres charitables : ce furent des bases remarquables pour le développement futur des activités de l’Eglise dans le domaine social et caritatif qui allait marquer le XIX° siècle dans le diocèse (et qui demeure aujourd’hui encore une des caractéristiques du catholicisme allemand).Trèves lui tenait à coeur, aussi refusa-t-il en 1807 sa nomination au diocèse de Coutances.
Certes on lui reprocha une certaine servitude à l’égard de Napoléon, qu’il reçut d’ailleurs en compagnie de Talleyrand en 1804 à Trèves. Peut-être a-t-il été timoré en tant que délégué diplomatique de l’empereur auprès du pape Pie VII lors du grave conflit qui opposa les deux hommes entre 1809 et 1812. En 1811, il avait tenté par deux fois de négocier avec le pape, alors prisonnier à Savone, mais ce fut sans succès.
N’a-t-il pas été membre de la Légion d’honneur, puis baron d’Empire, et enfin membre du Conseil d’Etat ! Et ne figure-t-il pas parmi les évêques sur le tableau du Sacre peint par David ? En ce sens il devait être un habile « politique » !
Pourtant en 1809, lors des émeutes et troubles provoqués par la conscription et qui furent punis par des condamnations à mort et aux galères, c’est bien Mannay qui vint à Paris demander la grâce des jeunes allemands jugés. Tombant à genoux devant l’empereur, celui-ci touché le releva et lui dit : « Vous êtes un bon évêque », et il annula les sanctions non encore exécutées. A d’autres occasions, grâce à ses bonnes relations avec Paris, il put adoucir les mesures rigoureuses imposées par les occupants français.
C’est enfin Mannay qui réussit un coup d’éclat politico-religieux au cours d’une dure négociation avec le dernier prince Electeur du Palatinat, Clément de Saxe, en obtenant le rapatriement à Trèves en 1810 d’une relique de grand prestige : la « Sainte Tunique du Christ » détenue par celui-ci. Elle est désormais déposée à la cathédrale et est exposée périodiquement au cours d’un pèlerinage exceptionnel.
A la suite de ce haut fait, on songea à lui pour l’archidiocèse d’Aix-en-Provence, mais il refusa cette promotion. Toutefois après la chute de l’empereur, le diocèse de Trèves fut rattaché à l’Allemagne, la situation de l’évêque ne devenait plus tenable. Aussi renonça-t-il en août 1816 à son évêché, sur ordre de la Prusse. Il rédigea une émouvante lettre d’adieu à ses diocésains et, après avoir ordonné plusieurs prêtres à Sarrebruck sur le chemin de l’exil, il se retira à Paris en octobre suivant : « Je serai dans l’avenir séparé de vous, mais mon cœur sent que ce lien qui nous unit n’est pas rompu ».
Malgré les critiques relatives à son conservatisme et à sa ferveur napoléonienne, il convient de mettre en évidence son engagement tenace et infatigable pour le bien de son diocèse et sa façon de vivre sa fonction épiscopale qui dépasse de loin ce qui était typique chez un évêque français d’Ancien Régime. Mannay a permis aux habitants de Trèves et du pays à l’entour de faire l’expérience d’avoir un véritable évêque, expérience qui leur faisait défaut depuis des siècles alors que l’archevêque de Trèves était un Prince Electeur allemand de haut lignage.

Un retour en France qui ne fut pas sans succès
Etant expulsé de Trèves, il était prévu de nommer Mannay évêque d’Auxerre lors d’un nouveau Concordat en 1817 ; mais celui-ci ne fut pas ratifié car il fut rejeté par les députés, et donc cet évêché ne fut pas rétabli. Finalement on lui proposa en novembre 1819 l’évêché de Rennes (ce siège n’était pas encore archevêché).
Lourde charge à 74 ans ! il eut beaucoup de mal au début à faire oublier ses anciennes opinions bonapartistes dans une région largement légitimiste. De plus le diocèse avait un clergé extrêmement divisé, et depuis 1802 la réorganisation concordataire avait encore beaucoup de peine à se mettre en place. Depuis le Concordat, ce diocèse avait souffert de la succession de deux évêques, l’un qui ne gouverna que durant deux ans, l’autre, ancien prêtre jureur, était très discuté, et son gouvernement fut entravé par les divisions dans son clergé, finalement il fut contraint à la démission. Dans ces conditions, le ministre des cultes pensa que Mannay serait l’homme de la situation.
De fait, malgré son grand âge, il mena une intense activité. Il fit réduire au silence les prêtres extrémistes des deux bords, alors très influents, il alla même jusqu’à exiler les derniers survivants de l’Eglise constitutionnelle, ce qui lui aliéna une partie des chrétiens libéraux. Mais il sut, comme à Trèves, bien choisir ses collaborateurs.
Il réussit la fusion des trois anciens diocèses (Dol, Saint-Malo et Rennes), reprit en main l’organisation du réseau paroissial et y mit en place un clergé nouveau. Il fonda les Missionnaires diocésains, le petit séminaire de Saint-Méen en 1823, la maison de retraites spirituelles de Rennes, il restaura les retraites ecclésiastiques et créa des écoles paroissiales.
Mais il devait décéder le 5 décembre 1824 à Rennes, des suites d’une amputation de la jambe, et il fut inhumé dans l’église Saint-Melaine de cette ville (la remise en état de la cathédrale délabrée n’étant pas encore achevée). Deux semaines plus tard, une messe solennelle de Requiem fut célébrée dans son ancienne cathédrale de Trèves. Il n’y était pas oublié !
Au total, à Rennes, Charles Mannay eut une grande influence, hors de proportion avec la courte durée de son épiscopat. A Trèves, pourtant en terre étrangère (voire hostile aux Français), il jeta les bases d’une nouvelle pastorale et laissa un héritage qui est loin d’être négatif. Pour la réorganisation de ce diocèse en une période difficile et délicate, il a acquis    «  de durables mérites ; les catholiques et les évêques qui lui ont succédé lui doivent beaucoup » fit remarquer l’évêque de Trèves en 1998. C’est pourquoi chaque année, depuis son décès, une célébration est organisée dans la cathédrale à son intention. D’ailleurs , le 5 décembre 1999, les catholiques de ce diocèse ont voulu marquer plus solennellement le 175° anniversaire de la mort de celui qui fut leur «  évêque français ».

A sa manière certes, l’auvergnat Charles Mannay fut un pionnier, comme tant d’autres de ses compatriotes évêques qui, au cours des décennies qui suivront, vont œuvrer en des terres plus lointaines.

Jean Labbaye
Archiviste diocésain


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